—Figure toi, tante, dit Geneviève à Mlle Cloque, nous n'avions pas passé la porte du couvent que la voilà qui se met à ouvrir un grand carton à chapeau qu'elle tenait sur ses genoux, et à tirer de là-dedans un corsage jaune et un chapeau! Avec elle, il faut toujours s'attendre à des choses extraordinaires; mais, tu sais, on n'aurait pas tout de même cru ça! La sœur qui était près de la portière, c'est-à-dire à l'autre bout, et qui ne perdait pas Léopoldine des yeux, car il avait même été question de l'envoyer toute seule à part, et c'est pour ne pas trop l'humilier qu'on ne l'a pas fait—on a eu bien tort;—, où est-ce que j'en étais? ah! eh bien! la sœur lui dit: «Mademoiselle, vous regarderez dans votre carton à chapeau quand vous serez arrivée. Jusque-là, tenez-vous comme tout le monde...» Si tu avais vu la figure de Léopoldine! non, rien que d'y penser j'en tremble encore: «Je fais ce qui me plaît!» dit-elle. La sœur converse, bien entendu, n'a pas grande autorité, n'est-ce pas? elle lui dit: «Mademoiselle, je dirai à Mme de Montgomery que vous avez été impolie!...»—«Vous direz à Mme de Montgomery que je me f... d'elle et de sa boîte.» Oui, oui, c'est comme ça qu'elle a parlé, croirais-tu? «Et puis, dit-elle, vous pouvez encore lui rapporter, puisque c'est là votre joli métier, que je lui ai fait un pied de nez, et que je lui ai tiré la langue; et à vous aussi, belle dame!...» On a cru qu'elle devenait folle. La pauvre sœur était toute rouge. Elle criait par la portière: «Arrêtez! arrêtez!» Mais, figure-toi, nous entrions dans le faubourg de Saint-Symphorien; je fais observer à la sœur: «Prenez garde, ma chère sœur, de donner lieu à un scandale public, dans la rue; montée comme elle l'est, Léopoldine ne saura plus se contenir.» Nous continuons à rouler. Mais voilà-t-il pas. Léopoldine qui se met à ôter son corsage, en pleine rue! La sœur crie, pleure, perd complètement la tête. C'était moi l'aînée, dans tout ça, n'est-ce pas? Je dis à ces demoiselles: «Mesdemoiselles, détournez la tête et baissez tous les stores! Nous demanderons pardon à Dieu de ce qui s'est fait ici...» Alors, sans se tourmenter, tout comme si elle avait été dans son alcôve, la malheureuse continue de se déshabiller et elle prend dans son carton le corsage jaune que tu lui vois, et le chapeau qu'elle a sur la tête... C'est encore heureux qu'elle n'ait pas pu avoir une robe dans son carton?... Figure-toi qu'elle avait une glace! Où la cachait-elle! C'est défendu, tu penses bien! Elle se regarde, elle se bichonne, et puis, pan! elle jette à la figure de la sœur son corsage d'uniforme: «Tenez! dit-elle, eh! là-bas, vous, la dame du bout, voilà votre sale casaque! ça sent la vache; vous ne pensez pas que je vais entrer dans le monde civilisé avec ça sur le dos!... Vous voulez que je reste comme les autres? Alors pourquoi est-ce qu'on ne me laisse pas avec les autres? Pourquoi est-ce qu'on me met à l'écurie, et qu'on intercepte mes lettres, et qu'on m'empêche de crier à mon père que je suis martyrisée dans votre jésuitière... Oui, jésuitière! Vous n'êtes pas contentes? Eh bien, tenez: Vive la République! entendez-vous, Vive la République!...» Il était temps que nous arrivions!
Le même récit se répandait dans chaque groupe, et l'on voyait de tous côtés, entre les omnibus, les voitures, les chevaux que l'on dételait ou attelait, jusqu'au bord des cuisines où des marmitons en bonnet blanc passaient affairés, des mamans, des papas, des sœurs ainées, tous penchés et attentifs à une aventure assez grave pour absorber l'intérêt du moment. Il n'y avait plus guère à cette heure que les deux demoiselles Jouffroy, entre leurs caisses de lauriers, qui ignorassent l'exploit dont l'héroïne au corsage jaune avait bien garde de se vanter.
Mlle Cloque fut saluée par plusieurs familles avec lesquelles elle échangea quelques mots, mais Geneviève s'étonna de voir les parents de ses bonnes amies du couvent et qui connaissaient sa tante de longue date, lui adresser un maigre salut du haut de la tête, tout en prenant des airs pincés.
—Tante, dit Geneviève, avant de nous en aller, il faut tout de même dire bonjour à mesdemoiselles Jouffroy et à Léopoldine?
—Les demoiselles Jouffroy ne me disent plus bonjour, dit tristement Mlle Cloque.
—Ah çà! tante, mais qu'est-ce qu'il y a donc? On tomba, à ce moment, sur M. Houblon et ses filles. Ce fut, entre ces demoiselle, des embrassements et des petits cris et des compliments à perte de souffle. Les quatre filles de M. Houblon avaient été élevées à Marmoutier, et la plus jeune, d'un an seulement en avance sur Geneviève, n'en était sortie que l'année précédente. Prétexte à mille questions, au remuement de nombreux souvenirs que dominait aujourd'hui le récit du scandale de Léopoldine Archambault.
Les cinq jeunes filles, qui marchaient devant, entrèrent sans aucune hésitation chez Roche, et il fallut répondre immédiatement aux politesses de Mlle Zélie.
Mlle Zélie avait pris au contact d'une clientèle choisie les manières d'une femme du monde. Elle avait la large bouche des bonnes personnes et le regard d'une maîtresse de maison accueillante qui, avant la première parole, semble vous dire: «vous voilà; je vous attendais.» Il ne faudrait cependant pas croire que dans cette grande maison de la rue Royale, régnât la petite intimité toute provinciale, la familiarité de quartier d'un magasin Pigeonneau, par exemple. Il ne fût jamais venu à l'idée de M. Houblon d'élever la voix chez Roche. Lui-même s'y fût jugé ridicule. C'était déjà là une atmosphère de grande ville et le ton de la passion y semblait déplacé.
Mlle Cloque fut grondée. Pourquoi ne la voyait-on plus? Mme la comtesse de Grenaille venait tous les jours.
La pauvre tante de Geneviève fit ce qu'elle put pour maîtriser un mouvement d'inquiétude et d'impatience au rappel d'une rencontre possible avec les Grenaille qu'elle évitait. Depuis des semaines, elle n'avait plus mis le pied rue Royale, et elle était d'ordinaire si peu accoutumée à redouter de trouver la comtesse, lorsqu'elle venait succomber ici à la gourmandise d'un baba, qu'elle n'y avait pas songé en entrant.