Mlles Jouffroy, blêmes de dépit, entre leur nièce dont elles étaient peu fières, et les deux principaux basiliciens vis-à-vis desquels elles avaient eu l'humiliation d'avouer l'existence du «fonctionnaire de la République», se drapaient dans une dignité artificielle, et pinçaient les lèvres, croyant voir partout des provocations et jusque même dans les amabilités de Mlle Zélie.

Les jeunes filles s'écartèrent peu à peu de Léopoldine qui, demeurée seule, continua de manger face à la rue où des jeunes gens tournaient longuement la tête, attirés par cette jolie fille à la bouche goulue et éblouissante.

Tout à coup, Mlle Cloque, restée debout pour ne pas prolonger cette station, demanda à M. Houblon une chaise et un verre d'eau.

—Qu'avez-vous? fit M. Houblon.

—Rien du tout, dit-elle; mais je me fatigue vite et il fait si chaud!...

Elle avait vu entrer, dans le salon d'à-côté, M. et Mme de Grenaille-Montcontour accompapagnés de Marie-Joseph et de leur jeune belle-fille, la juive.

Et il fallait n'avoir pas l'air ému surtout devant Geneviève; et il allait falloir affronter le contact et même les gracieusetés de ceux qu'elle considérait comme les pires ennemis de toutes ses conceptions morales, de la raison d'être de toute sa vie, de sa foi; et assister à la rencontre des deux jeunes gens que sa conscience refusait d'unir, mais qu'elle ne pouvait séparer brusquement en ce moment-ci sous peine d'exposer la tendre et sensible Geneviève à donner lieu, malgré soi, à un scandale plus grave aux yeux du monde que celui de Léopoldine: à s'évanouir peut-être d'émotion, en face du sous-lieutenant.

Mlle Cloque pria Dieu de l'assister, et elle trouva la force de se lever et de garder toute sa présence d'esprit lorsque la famille de Grenaille pénétra dans la pièce. Elle les regarda s'approcher, les uns derrière les autres, par la porte, entre les étagères de verre garnies de bocaux de pralinés ou de boîtes de sucre d'orge en piles. C'était la jeune juive qui venait d'abord, en toilette noire, un transparent sur les bras nus, d'une beauté à faire retourner toutes les têtes sur son passage. Le sous-lieutenant la suivait; puis venaient le comte et sa femme aussi grande que lui.

Ce qui soutint Mlle Cloque dans l'attitude de réserve qu'elle s'imposait, ce fut une indignation aussitôt éprouvée par elle à se rendre compte de ce qu'elle appelait l'extraordinaire inconscience de cette famille. Comment! C'étaient ces gens-là qui menaient toute l'histoire de la Basilique; ils savaient que cette aventure passionnait et révolutionnait la ville; ils étaient attaqués et traînés dans la boue tous les jours par le parti adverse qui s'agitait sans cesse davantage; ils se trouvaient en présence d'une sainte fille reconnue comme la tête même de l'opposition, en face de M. Houblon, auteur de la protestation d'hier,—et ils venaient, la main tendue, la figure souriante, poussant devant eux leur fils qui ne demandait qu'à épouser, comme dans les contes, «la fille de l'ennemi». Seulement, ici, c'était en pleine guerre qu'on allait à la noce. C'était donc qu'ils n'attachaient aucune importance à la guerre. Ne disait-on pas que, pour eux, la Basilique, c'était une affaire qu'ils traitaient? Hors des heures de négociations, ils n'y pensaient plus.

On entendait le petit bruit des cuillers contre les soucoupes, et le babillage des jeunes filles. Subitement, tout s'interrompit. Marie-Joseph s'inclinait profondément devant Mlle Cloque et se retournait aussitôt vers Geneviève, en lui adressant de la tête et de toute la souplesse de son corps le plus gentil des saluts. La jeune fille rougit en lui donnant la main. Les quatre demoiselles Houblon se reculaient, tandis que Léopoldine ouvrait des yeux émerveillés sur le joli sous-lieutenant.