—Rien, rien, tante, je suis heureuse de te voir...

Et Mlle Cloque se demandait: «Est-ce qu'elle a compris? Est-ce que je ne vais pas être obligée de lui avouer tout?...»

On monta l'escalier; on installa Geneviève, dans la chambre toujours réservée pour elle et qui était la plus luxueuse de la maison. Le mobilier était en palissandre, un peu piqué, mais si soigneusement tenu qu'il faisait encore bonne figure. Il datait du mariage du frère de Mlle Cloque, et tout ce qui avait appartenu de plus intime à ce digne homme victime de sa probité, avait été recueilli là. Il y avait une armoire à glace, une chaise longue, et les tentures du lit et de la fenêtre étaient de reps gris uni, quelque chose de sobre et de très distingué dans ce temps-là. Une étagère montrait sur ses trois tablettes les reliques du père et de la mère de Geneviève: un porte-feuille, une bourse aux mailles d'acier, une pelote en tapisserie où étaient, piquées des épingles à tête bleue ou blanche qui avaient servi autrefois, et une de ces anciennes épingles de cravate à deux tiges réunies par une chaînette d'or. Les photographies sur la cheminée, la pendule de marbre noir avec, comme sujet, une chienne de bronze léchant un petit enfant abandonné, tout était souvenir, tout rappelait le culte des parents disparus.

Une grande fenêtre donnait sur les ferrailles, les tôles, les tuyaux, les charrettes à bras de la cour de Loupaing; il fallait se pencher et regarder directement en bas pour apercevoir les fleurs du jardinet et la verdure des fusains. Au delà du mur de clôture, sur la rue de la Bourde, on voyait l'hôtel d'Aubrebie.

Bien avant les événements qui avaient apporté tant de trouble en ses projets, Mlle Cloque avait fait faire pour sa nièce plusieurs toilettes d'un goût très entendu, qu'on était allé lui essayer à Marmoutier et qui étaient là toutes prêtes, étendues sur la chaise longue. Leur vue fit diversion, et Geneviève voulut s'habiller de suite.

—Va te reposer, tante, tu vas voir, j'irai t'embrasser...

—Mais, mon enfant, nous ne sortirons plus aujourd'hui!

—Qu'est-ce que ça fait! qu'est-ce que ça fait! je vais faire toilette pour nous toutes seules...

Ce ne fut qu'après la porte refermée, et lors qu'elle se trouva réellement seule dans cette chambre triste et silencieuse, qu'un second mouvement d'angoisse étreignit ce cœur de dix-sept ans ouvert à toutes les ardeurs et cultivé pour la tendresse par une éducation religieuse surchauffée. Elle ne pouvait plus se sentir seule. Elle appela:

—Tante! Tante! non, reviens, tu m'aideras...