Mlle Cloque avait eu le temps de passer dans sa chambre séparée de celle de Geneviève par la longueur d'un couloir; elle n'entendit pas. Alors la jeune fille se ravisa à la pensée que sa tante se moquerait d'elle, car elle était sévère pour les caprices et n'admettait pas que l'on changeât d'idée.

Affalée sur la chaise longue et livrée à elle-même, ce qui n'arrivait jamais au couvent, elle s'abandonna à la rêverie tout en enlevant son corsage. La figure de Marie-Joseph passait et repassait à ses yeux. Et, plus encore par un pressentiment de femme que par raison, elle avait l'impression que quelque chose de mauvais s'était produit. Aussitôt, elle joignit les mains, leva les yeux sur le crucifix, posé au chevet de son lit, et dit: «Mon Dieu! mon Dieu! éloignez de moi le malheur!» Sa piété était si naïve et si vraie qu'elle ne douta pas que Dieu ne fût touché par son grand désir, et elle se releva, presque rassurée. Les images qu'elle avait coutume de caresser dans ses moments heureux de confiance se représentèrent à son esprit.

Une entre autres lui revenait sans cesse. C'était à la fin des vacances de l'année précédente, aux derniers jours de septembre. Le matin, au déjeuner, sa tante lui avait dit, avec toutes sortes de circonlocutions coupées et recoupées par les entrées de Mariette, qu'une chose très grave avait été sérieusement discutée entre elle et la famille de Grenaille-Montcontour, et qu'il fallait en savoir beaucoup de gré à M. le comte qui se contentait de la dot réglementaire exigée pour les mariages d'officiers... Quels battements de cœur, pendant ce repas-là! Et l'après-midi, on avait été faire visite à la comtesse, à l'hôtel du boulevard Béranger. Il faisait beau; on avait fait un tour de jardin avant de se quitter. C'était un jeudi, on entendait sur le mail la musique militaire. Et on se promenait en causant, un peu à bâtons rompus, dans les grandes allées droites bordées de buis. Mme de Grenaille montrait à Mlle Cloque une frise de faïence artistique d'un goût assez médiocre, qu'elle venait de faire appliquer sous la corniche de l'hôtel. La jeune juive cueillait les dernières fleurs de la saison; on lui voyait faire par moments une jolie grimace, en fronçant ses sourcils bruns, épais et bien arqués, lorsqu'elle se piquait les doigts, et aussitôt après elle souriait en regardant Geneviève de ses yeux mauves et en montrant ses dents admirables. Une rose thé qui penchait la tête au centre d'un massif était trop éloignée pour que la jeune femme pût l'atteindre, et elle avait appelé Marie-Joseph. Le sous-lieutenant s'était élancé, avait atteint adroitement la rose, et, au lieu de la remettre à sa belle-sœur, il l'avait directement offerte à sa future fiancée, en la regardant comme il n'avait jamais fait encore. Elle l'avait reçue de sa main; leurs doigts se s'étaient même pas effleurés. Elle avait rougi, puis pâli et tremblé. Pour se donner une contenance, elle avait fait remarquer au jeune homme une gouttelette de sang qui lui perlait à la main. «Oh! ce n'est rien!» avait-il dit simplement, sans chercher à faire de madrigal; et il l'avait essuyée de son mouchoir. Mais elle, deux fois avant de partir, lui avait demandé: «Et votre blessure?...» Il lui avait répondu seulement par un sourire, mais qui voulait dire beaucoup, du moins elle n'en doutait pas. Ils s'étaient parlé au travers de cet incident de rien du tout. C'est le vrai langage de l'amour. C'était une petite chose qu'ils ne pouvaient plus oublier.

Elle se leva, se recoiffa, enleva son affreux filet de pensionnaire et noua négligemment l'épaisse torsade de ses cheveux; sur le front et sur les tempes, ils frisaient naturellement et formaient une sorte de mousse d'un blond d'or. Cette seule modification lui changeait complètement la physionomie; avec ses doux yeux de velours, son nez bien fait et sa bouche fine, elle était charmante. Deux toilettes la tentaient; mais elle se dit qu'il fallait être raisonnable, et prit une robe unie et une petite blouse écossaise. Dès qu'elle se jugea bien, elle alla frapper chez sa tante.

Mlle Cloque était assise dans son fauteuil contre la fenêtre de la cour. Elle avait ôté son chapeau remplacé par un bonnet noir. Ses lunettes étaient relevées sur le front; elle croisait les mains, les deux index en compas appuyés sur les lèvres; et ses yeux attristés reposaient sur les feuilles du catalpa qu'un air faible agitait. La scierie criait dans le lointain; les bruits métalliques de la plomberie couvraient le clapotis de la fontaine.

Geneviève entra avec tout le parfum de la jeunesse, et sourit.

La vieille tante écarta les mains d'admiration, en la voyant transformée.

—Oh! dit-elle, pourquoi t'es-tu faite si jolie?

—Embrasse-moi, tante!

Geneviève courut au fauteuil.