—La religion au second plan, c'est la religion foulée aux pieds, et avec elle tous les principes, toute la morale. Après ça, c'est la débandade... Ah! si j'avais su plus tôt le rôle que jouaient les Niort-Caen dans la famille! Je me disais: ce sont des juifs, c'est vrai, mais ils ont laissé leur fille abjurer; c'est déjà un bon pas de fait, et il y a peut-être possibilité de les ramener au bien, à la vérité; ç'aurait été une belle tâche pour toi! Mais, c'est tout le contraire qui arrive; c'est le comte et la comtesse qui se laissent mener par le bout du nez et qui suivent ces juifs partout où il leur plaît de les mener. Je n'ose pas penser une pareille extrémité, mais je crains bien qu'ils aient perdu la foi! Oui, oui, leur religion est toute extérieure, c'est facile à voir; il n'y a qu'à regarder leur manière de vivre de plus en plus agitée et toute matérielle, tout entière livrée aux soins du corps, aux sports, aux plaisirs ou aux affaires...
Elle confessa qu'elle avait été fascinée par ce que cette union pouvait avoir de flatteur et de brillant. C'était une grande faiblesse, elle l'avouait. Elle ne savait pas qui avait pu lui mettre dans les veines ce penchant insurmontable pour le panache. «Ce n'est que l'ombre de ce qui est grand, mon enfant, il faut tâcher de ne pas confondre...»
Puis, elle raconta tous les incidents; les insinuations des journaux; l'attitude du comte, l'influence des Niort-Caen dans l'affaire de la vente des maisons de Saint-Martin, «Ce Niort-Caen, vois-tu, je ne le connais pas, mais je jurerais que c'est quelque suppôt de l'enfer, vomi pour notre perte, pour la ruine de tout ce que nous aimons!... Il agit en dessous; on ne le voit pas; c'est lui qui mène tout!»
Elle dépliait la pile du Journal du Département; elle lisait les articles à haute voix, ramenant ses lunettes sur les yeux ou les relevant sur le front. Elle dit même très franchement la belle prouesse de Marie-Joseph...
—Tu vois bien! fit Geneviève, il n'est pas comme son père!...
Alors Mlle Cloque raconta l'entrevue qu'elle avait eue avec le sous-lieutenant, rue Rapin, d'où elle avait rapporté la certitude que l'héroïsme du jeune homme ne dépassait pas les limites d'une question d'amour-propre vis-à-vis des officiers de son régiment; elle dit avec quelle facilité il avait accepté dès le lendemain les raisons ou les ordres de son père qui le menaçait de lui couper les vivres.
—Ce n'est pas un mauvais garçon; il est bon et brave. Je ne doute pas qu'il ne soit capable d'accomplir de belles actions sur le champ de bataille; mais le plus difficile, à mon avis, c'est de les accomplir, ces belles actions, sur le champ très terre à terre de la vie de chaque jour. Au milieu du feu et au son des trompettes, j'imagine que le plus poltron peut se couvrir de gloire; mais c'est une autre affaire quand il s'agit de soutenir son honneur mordicus contre un papa qui vous menace de vous priver de votre argent de poche...
—Mais tante, tante, disait Geneviève entre deux sanglots, réfléchis aussi que c'était son père; il faut se soumettre aux volontés paternelles...
—Non pas! quand votre père vous ordonne de ne pas le défendre contre une odieuse accusation. L'intention du comte était bien évidente, il ne voulait pas que l'on soulevât une question d'honneur qui eût pu l'empêcher d'exécuter une opération financière avantageuse... Il a préféré laisser dire qu'il trahissait la cause de Saint-Martin dans un but intéressé. Et il n'a pas eu honte d'exécuter ouvertement ce qu'on l'accusait de préméditer... Oui, ma fille, je le sais depuis hier seulement, mais il faut que je te dise tout pour que nous soyons bien d'accord sur ce que nous avons à faire; eh bien, le comte a acheté trois maisons dans le lot dont la société s'était rendue acquéreur; trois maisons, j'en suis sûre, puisque la maison où est situé l'Ouvroir en fait partie; c'est en allant acquitter le loyer entre les mains du notaire, en qualité de présidente, que j'ai su le nom de notre nouveau propriétaire. On l'ignore encore; tu es la première personne à qui je le dis... Il les a eues à moitié prix de leur valeur. Cela va mettre du beurre dans leurs épinards! D'un coup de main, il avait là de quoi compléter ta malheureuse petite dot, mon enfant!... C'est comme cela qu'on fait aujourd'hui.
Geneviève ouvrit ses yeux humides; elle cherchait désespérément une occasion d'innocenter le comte. Sa tante la devina: