—Oui, oui, tu vas me dire que c'était dans un but excellent qu'il agissait en s'enrichissant de cette façon, et qu'il pensait à assurer le bonheur de son fils. On n'arrondit pas sa fortune aux dépens de l'église de Dieu! Mieux vaut cent fois la pauvreté!... Ah! ça, est-ce que ce n'est pas ton avis?

—Si, ma tante, si, si, bien sûr; mais... enfin, c'était donc bien, bien nécessaire, dis-moi, cette basilique? Voyons! puisqu'on construit tout de même une église?...

Mlle Cloque leva les bras au ciel.

—Comment! s'écria-t-elle, tu en es là! C'est là que vous en êtes tous, aujourd'hui! «Est-ce que c'était nécessaire!» Mais sache donc, ma pauvre enfant, que tout ce qui s'est fait de plus beau et de plus grand dans le monde n'était pas nécessaire. Est-ce qu'il était nécessaire que Notre-Seigneur pérît sur la Croix? Est-ce qu'il n'aurait pas pu nous sauver par un moyen plus simple, puisqu'il était tout-puissant? Non, non! Il a voulu nous montrer la beauté du sacrifice pour lui-même, sans utilité, sans autre but que de satisfaire un besoin secret que les hommes ont longtemps porté dans leur cœur et qui consiste à désirer faire bien, faire mieux, faire le mieux possible. Entends-tu? jamais on ne fait assez bien, jamais on ne doit se dire même: «J'ai bien fait», parce qu'il y a mieux à faire. Regarde nos vieilles cathédrales qui ont été bâties à l'âge de la foi; regarde leurs flèches qui montent, montent tout le temps qu'elles peuvent; elles ne s'arrêtent que parce que tous les moyens leur manquent d'aller plus haut proclamer la gloire de Dieu. Aucune même n'est finie; la foi est tombée avant que ces braves gens aient épuisé leurs dernières ressources; qui sait jusqu'où ils seraient allés? Voilà des exemples!... Ah! aujourd'hui, ce n'est plus cela, non! il s'agit, à l'heure qu'il est, de mesurer à un millimètre près ce qu'il est indispensable que l'on fasse, après quoi on l'accomplit ric-à-rac. Eh bien! ma fille, tout ce qui est exécuté dans ces conditions-là est condamné d'avance et n'a ni vie ni durée, parce que le cœur n'y est pas. C'est lui qui anime tout. Quand il y est, on va sans compter. Voilà pourquoi si nous avions du cœur, on ne marchanderait pas à Dieu quelques pouces de terrain; on ne lui dirait pas: «Avec tant de mètres carrés on va vous faire une petite église très convenable!» Quant à ceux qui lui rognent son terrain pour s'y faire des maisons de rapport, non, mon enfant, non! je le dis bien haut, ces gens-là n'auront jamais rien de commun ni avec moi ni avec les miens!...

Mlle Cloque s'échauffait. Sa nièce ne l'avait encore point entendue parler si haut. Elle marchait dans la chambre; le plancher craquait, et, sur la commode, les flacons et les verres tremblaient dans les plateaux. En prononçant ses derniers mots, et comme pour leur donner la force d'un serment, elle avait frappé l'un contre l'autre deux livres de piété reliés en maroquin qui étaient posés sur la table du milieu; l'un en retombant à faux avait bâillé et laissé échapper une image et des petits papiers du Saint-Rosaire qui se mirent à voleter; des porte-plumes avaient sauté dans l'écritoire.

Geneviève se pencha pour ramasser les papiers et l'image. Mlle Cloque fut un peu effrayée de son propre emportement.

—Ma pauvre Geneviève, dit-elle, j'ai tort de me mettre comme cela en colère, mais, vois-tu bien, il y a une chose que je n'ai jamais pu supporter, c'est la tiédeur, c'est ce qui est fait à moitié; c'est ce qui n'est ni bien ni mal. Malheureusement c'est ce qu'on veut nous imposer aujourd'hui de tous côtés. Ah! il avait bien raison, le grand homme qui m'a prédit un jour que nous entrions dans le règne de la médiocrité. Nous y sommes plongés jusqu'au cou; nous y nageons à pleines eaux. On parle d'une beauté nouvelle! «L'idéal Niort-Caen!» tu vois ça d'ici? Mais comprends donc que c'est de cette contagion que je veux te garantir. Ton père t'aurait parlé comme moi: je le connaissais bien, lui qui a, toute sa vie, sacrifié son bien-être à ses opinions. Il aurait préféré te donner à un aventurier qui s'en va avec sa seule bravoure planter les couleurs de son pays au fin fond de l'Afrique, plutôt que de t'assurer une sécurité établie à coups d'expédients. Je me suis laissée tromper, comme une vieille sotte; que veux-tu? C'est difficile de se faire à l'idée que nous ne vivons que sur des mots comme me l'a dit cent fois ce vieux sacripant de marquis qui aurait quelquefois raison s'il n'était pas un mécréant. Les Grenaille-Montcontour, c'était un si vieux nom! Autrefois, un nom, cela signifiait quelque chose. Il y a toute une lignée de braves dans leur galerie... Le comte, un homme si bien, si distingué! Le fils officier: avec celui de prêtre, où trouver un métier plus noble? Mais il paraît qu'il n'y a plus ni noms ni métiers; on dit que tout cela, c'est des mots qui ne garantissent plus rien; il faut encore aller là-dessous trier les bons et les mauvais...

Geneviève se redressa tout à coup. Elle crut avoir découvert un dernier argument qui lui semblait irrésistible:

—Mais enfin, ma tante, comment expliques-tu qu'ils soient venus me chercher, moi, qui ne suis pas riche, tant s'en faut? Est-ce que ce n'est pas une preuve de désintéressement, ou tout au moins de la loyauté de ses... de leurs sentiments?...

—C'est cela qui m'avait le plus touchée, ma fille; c'est cela qui m'a fait donner tête baissée dans cette histoire; mais aujourd'hui le monde est tellement bouleversé qu'il ne faut plus se fier à rien, à ce qu'il paraît... Je ne vais pas jusqu'à dire que le jeune homme n'ait pas été sincère, non, mon enfant, non; je crois bien que c'est lui qui t'a distinguée spontanément, et j'ai même dans l'idée qu'il a trouvé au commencement un soupçon de résistance de la part de la famille, et cela à cause de ta situation modeste. C'est quelque temps après qu'il y a eu un brusque revirement et que la famille s'est montrée la plus disposée à la réussite du projet du fils. Qu'est-ce qu'il s'était donc passé? Les raisons d'agir de ce monde-là sont tellement compliquées, il y a tant de mystère dans leurs dessous qu'on s'y perd. Mais il y a une chose à laquelle il faut penser, mon enfant, c'est que l'argent n'est pas la seule richesse, et il est assez curieux de voir que ce sont les gens qui font le plus les malins, qui sont les premiers à reconnaître cette vérité de tous les temps. Ta dot n'est pas grosse; mais on sait ce que tu vaux par toi-même; on sait comment tu as été élevée, la bonne renommée que tu t'es faite au couvent; on sait aussi la belle droiture de ton pauvre père; ta mère est morte bien jeune, mais tous ceux qui l'ont approchée ont reconnu quelle sainte femme c'était... Tout ça vaut bien un peu d'argent!...