—Mon enfant, dit-elle, je n'ai pas voulu agir d'une manière définitive avant de te prévenir; mais puisque tu m'as promis d'être raisonnable, je suis d'avis qu'il ne faut pas remettre à demain ce que nous devons faire aujourd'hui. Voilà une lettre que j'adresse à M. le comte... Tu peux la lire. Nous n'avons pas à le dégager d'une parole qui n'a pas encore été prononcée officiellement: je le prie seulement de ne pas donner suite «à un projet qui nous avait souri, mais que Dieu n'eût pas béni, je le crains, puisqu'il n'admet pas deux poids et deux mesures, alors que nos familles ont prouvé qu'elles n'usaient pas de la même balance pour peser les choses les plus essentielles de ce monde». Je vais écrire l'adresse. Nous irons la jeter à la boîte après le dîner. Cela nous fera une petite promenade...

Geneviève, les larmes taries, lut la lettre sans un nouveau signe d'émotion, et la rendit à sa tante qui l'embrassa de nouveau.

—Merci, mon enfant, lui dit-elle, tu es courageuse, je te reconnais bien là. Si ton père te voyait, il serait content de toi. Sois comme lui toujours; il n'a connu que son devoir; il lui a tout sacrifié.

Elles restèrent sans presque plus rien dire. Après la secousse violente, elles étaient relativement apaisées. On ouvrit encore une fois la fenêtre sut le jardin. Les parfums du soir commençaient à monter. Il venait d'épaisses bouffées des fleurs du magnolia grêle. De temps en temps, Geneviève se mouchait; et des restes décroissants de sanglots lui donnaient comme un petit hoquet. Les bruits de la scierie et de la plomberie étaient tombés. On ne voyait plus personne chez Loupaing. Geneviève se pencha à la fenêtre:

—Il est là-bas qui arrose, dit-elle.

—C'est l'heure du dîner, fit Mlle Cloque, nous allons le trouver en bas.

Mais elles dînèrent vite sans s'occuper beaucoup de cette brute. Le jet de la lance contre les fusains venait par moments s'éperler en gouttelettes jusque sur le pas de la porte entr'ouverte. Par deux fois même la petite pluie fine frappa les vitres. Mais ce fut à peine si on tourna la tête. On eût dit que la lettre à mettre à la poste les brûlât. L'une et l'autre, pour des raisons diverses, avaient la même hâte d'en finir. Sans qu'elles y fissent aucune allusion, tous leurs mouvements semblaient combinés en vue de cette même action à accomplir. La tante la considérait comme une fin, une conclusion définitive à la période d'inquiétude et de tergiversations qu'elle venait de traverser. Qu'est-ce donc qu'y voyait la nièce pour désirer ainsi l'achèvement de ce qu'elle redoutait le plus? Qui sait jamais ce qui se passe dans les jeunes têtes? La logique ne les gouverne point, et elles n'ont pas le sentiment de l'irrévocable.

Il était encore presque jour quand elles sortirent, mais quelques femmes de la rue de la Bourde étaient déjà installées aux portes pour prendre le frais. Celles qui connaissaient Mlle Cloque lui adressaient un signe de la tête; et toutes, sans distinction, se poussaient le coude en se montrant Geneviève:

—La demoiselle à Mlle Cloque est arrivée...

On tournait soit à droite, soit à gauche de la vieille église Saint-Clément en ruines et servant de halle au blé, pour atteindre l'entrée de la rue Saint-Martin. Là, au coin d'un magasin de quincaillerie, il y avait une boîte aux lettres. Mlle Cloque tenait la lettre à la main sous son mantelet. Arrivée devant la boîte de fer, elle s'approcha de tout près, car elle n'avait pas de bons yeux, pour voir la fente; et elle y glissa l'enveloppe. Puis elle passa le doigt tout le long de l'étroite ouverture et donna un petit coup sec au flanc de la boîte, parce qu'elle n'avait pas entendu tomber la lettre. Ce fut tout. On continua son chemin.