Lâcheté de ma part ? Je ne sais. Crainte d’apprendre un secret du cœur redoutable ? C’est possible. En vérité, je ne pourrais dire qui m’ordonna de faire dévier la conversation. Quel que fût le secret du cœur, favorable ou non à mon sentiment, j’en pouvais profiter, car celui qui a reçu une confidence s’élève au-dessus de celui qui l’a faite, et je me haussais de quelques degrés dans l’intimité de la femme que j’aime. Mais je fus si sec, je parus si étranger à son désir d’effusion que, d’elle-même, madame de Pons s’arrêta court et me dit :
— Voyons ! causons archéologie…
A peine hors de chez elle, dès mon premier pas dans la rue, voici l’attaque de désespoir, avec la reconstitution de ma visite à madame de Pons, telle qu’elle aurait pu être. Et mille petites circonstances de cet entretien, détails réels, que je n’invente pas, dont j’ai été témoin, mais que ma conscience, occupée ailleurs, a négligés, se représentent à moi avec la netteté d’une hallucination.
Son entrée dans le petit salon, mon émoi !… Ses entrées ébranlent en moi un monde ; je porte tout un peuple en alarme. C’est son regard qui m’imprègne d’abord, puis je vois la couleur de sa robe, le relief d’un genou, celui de la poitrine, puis ses cheveux dans la lumière, puis sa bouche éclatante et pure, sa main à baiser, en même temps que son parfum m’atteint et m’enveloppe dans une nuée dont je crois discerner et toucher la molle vapeur. Mais le son de sa voix rafle tout, toute ma sensibilité est à lui.
J’ai donc été vis-à-vis d’elle, seul à seule, par un hasard qui peut ne se pas présenter de nouveau. Jamais je n’ai été aussi certain qu’elle eût besoin d’affectueuses paroles, jamais invitation plus douce ne me fut faite à les lui dire ; jamais je n’éprouvai plus débordante envie de causer tendrement avec elle ; jamais les mots ne me fussent venus, sans doute, meilleurs, plus inspirés, jamais occasion ne s’offrira de les dire plus à propos ! Et non seulement je n’ai rien dit, mais, de ma vie, je ne parus plus indifférent. J’eusse écouté la première venue, une mendiante dans un square, une prostituée narrant son infortune : je n’ai pas fait à madame de Pons l’honneur de seulement l’entendre.
Je me repentirais moins d’une mauvaise action que de la sottise que j’ai commise. Quand on aime bien, ne dirait-on pas que c’est la première fois qu’on aime ?
7 juin.
Je me souviens d’avoir aimé ! Cependant, si je songe à madame de Pons, avoir aimé me paraît puéril. Chose curieuse : je ne songe pas à être l’amant de madame de Pons ; si je le suis un jour, la force des choses aura déterminé ce dénouement ; je n’ai pas l’intention de hâter ce dénouement ; cependant je suis au désespoir si je viens à m’aviser que je m’en éloigne… Mon sentiment est d’une essence plus fine que ceux que j’ai éprouvés. Quel est-il donc ? Je n’en sais rien ; mais je sens en moi, profondément, je sens que le brutal Amour des carrefours, celui qui préside tout nu à l’union des sexes, s’en rit ; je l’entends, le gavroche : il m’appelle « aristo » !
Même jour.
A d’autres moments, le souvenir de la sottise que j’ai commise en mon tête-à-tête avec madame de Pons me revient sous un autre aspect : il me donne de la fierté. J’ai sacrifié le plaisir de manifester mon sentiment à la joie hautaine de garder mon sentiment tout en moi. Ma bouche a voulu taire mes intérêts immédiats : qui sait si elle n’a pas obéi à l’ordre obscur de la partie de mon âme la mieux éprise et, en définitive, la plus sûre gardienne de mon amour ? L’amour a des façons et un langage secrets qui nous échappent à nous-mêmes ; quand nous croyons qu’il a agi maladroitement, peut-être plaide-t-il avec la plus sûre éloquence, et l’âme à qui il s’adresse et que nous jugeons pour nous perdue, il l’a gagnée, c’est possible !