15 juin.
La maison qu’habite madame Delaunay, rue du Bouquet-d’Auteuil, a un petit jardin, de quoi faire environ vingt pas de long en large, où il y a l’amorce d’une allée de charmes très ancienne, qu’un mur et des constructions modernes ont coupée. Elle part, la belle allée, et aussitôt l’on est au bout. Jusqu’où menait-elle autrefois ?… De plus fortunés que nous se sont promenés là-dessous, sans compter leurs pas ; ils avaient devant eux l’espace, l’attrayant espace, qui est comme une garantie, une sécurité : l’image du temps que la destinée nous concède. Sous de longues charmilles, on était moins pressé : on avait le loisir de penser ; on laissait mûrir et tomber à son heure un grave aveu ; des couples partis d’ici timides encore ont pu là-bas, là-bas, au fin bout de l’allée ancienne, se toucher la main, et les lèvres à leur retour, ayant dit tout ce qu’il fallait pour qu’ils en vinssent là, décemment… On ne sait pas ce que nous avons perdu, avec les longues allées des jardins ! En rognant tout, on nous a fait le souffle court ; nous nous hâtons : nos conclusions sont prématurées et nos amours trop tôt cueillies ont goût de vert.
Nous avons évoqué, ce soir, dans le petit jardin de madame Delaunay, les gens, ceux qui sont connus et ceux qui n’ont pas de nom, qui firent ici jadis une plus longue promenade que la nôtre. C’était, au XVIIIe siècle, le parc de M. de la Popelinière : le jeu est facile, agréable et mélancolique. Sous ces arbres. Rameau composa ; La Tour y vint en voisin ; Vanloo, Chardin et Pigalle en amis, le maréchal de Saxe en triomphateur ; Duclos y causa ; Rousseau y distribua des pommes à d’humbles petites filles, et le maréchal de Richelieu y aima la maîtresse de la maison.
— Voilà bien des années, dit madame de Pons, que nous connaissons ces six arbres alignés au fond du petit jardin de maman : nous n’avons jamais songé qu’ils aient pu faire partie d’autre chose que de ce bout de jardin !…
J’ai offert de rechercher les vieux plans du château de Boulainvilliers et des dépendances, afin d’y retrouver la charmille :
— Non ! non ! s’est écriée madame de Pons, imaginons-la ; comme c’est plus joli !
Cependant elle s’est intéressée soudain au jardin voisin, où des marronniers et des ormes chargés d’années font une forêt de verdure vingt fois grande comme le jardin de madame Delaunay. Le mur est bas, un banc s’y adosse : elle a grimpé sur le banc ; je l’y ai suivie ; nos regards ont pénétré ensemble dans l’ombre du sous-bois profond. Un petit lac reflétant la lueur d’un bec de gaz, un vase blanc, un marbre, seuls, gardaient quelque apparence ; un chat s’enfuit et fit plonger des grenouilles ; peu à peu nous discernâmes une muraille de lierre, les arcades d’une orangerie, une chaumière rustique ; au bord de l’eau, un saule. L’air était calme ; nous fîmes taire madame Delaunay et quelques amis qui bavardaient ; on entendait, par intervalles, dans les nuées du feuillage, un oiseau frissonner. Je dis :
— Curieuse !… curieuse !…
Elle me toucha, d’un doigt, le dessus de la main, puis elle porta à sa bouche — sans arrière-pensée, certes ! — l’extrémité de ce même doigt et fit :
— Chut !…