Ne pense qu’à charmer ton cœur…

Mimnerme.

Avignon, 15 avril.

J’ai dû m’arrêter à Avignon pour compléter un rapport sur les tableaux de la vieille école de Provence. J’ai pris, ce matin, à la tête du pont du Rhône, un tramway bancroche et famélique et je suis allé sonner à l’hospice de Villeneuve. Une petite sœur avenante et proprette m’a mené à la salle qui sert de musée, et a bien voulu me laisser là, seul. J’ai écrit, une heure durant, dans une paix délicieuse, notamment sur la figure réaliste, vivante, fine, presque spirituelle, si gracieuse, si près de nous et cependant si belle, d’une « Vierge couronnée » d’Enguerrand Charronton.

Il y a une beauté doucement familière et tout humaine, que je ne dis pas que l’art grec n’a pas connue, mais que nous ne connaissons pas dans l’art grec, et que les Français ont excellé à rendre, principalement dans leur sculpture, avant la Renaissance. Cette Vierge a un front large et haut, plein d’esprit, de minces sourcils et des yeux allongés, une bouche fine, assez grande et qu’embellit la mystérieuse moue, l’expression essentielle peut-être du visage humain, la moue que fait l’enfant encore simple, la moue que nous donnent le sommeil, la pensée, la mélancolie et la mort.

Je note pour moi-même, et comme coïncidence curieuse, que cette figure d’une femme qui a vécu vers le milieu du XVe siècle, ou bien cette conception d’un peintre, est le portrait de madame de Pons.

Avignon, 16 avril.

Je ne manquerai pas de dire à madame de Pons que j’ai vu son portrait au petit musée de Villeneuve-lez-Avignon. Elle ne manquera pas de me faire observer, avec ce demi-sourire attristé, — qui est bien celui de la « Vierge couronnée », — que c’est une manie assez commune de découvrir des ressemblances contemporaines dans toute figure encadrée. Oserai-je lui dire qu’il est moins commun de reconnaître, entre un Père éternel et un Fils, un peu gênés par les ailes éployées d’un Saint-Esprit, et entourés d’une légion d’anges et de bienheureux, la figure d’une femme du monde chez qui l’on dîne, et de ne pas la trouver comique ?… En effet, laquelle de ses pareilles eût supporté une telle compagnie ?… Mais cela pourrait être pris pour un compliment, pour un certain compliment grave, et que je ne ferai pas, je le sens bien, parce qu’il est trop juste, ou parce que l’on sentirait trop que je le crois juste…

J’ai passé la journée à Vaucluse. Quel paysage ! quel lieu de retraite pour un grand esprit farouche ! Quel vase où cultiver un superbe amour ! C’est large et c’est nettement limité. On a de quoi s’y gonfler le cœur pour un objet unique et précis. C’est âpre, et il y a aussi des reposoirs de tendresse. Le vaste enclos rétrécit le ciel, mais c’est pour qu’on y puisse bondir plus droit et plus haut. La géante coupée des rocs à pic a la rigueur du destin, mais la petite vallée d’eau gazouillante et d’herbe fraîche baigne et caresse la chair de l’homme au pied du terrible mur. J’imagine le prisonnier de cette gigantesque cellule : quand il va se heurter pour s’y briser à ce roc de deux cents mètres, et perpendiculaire, véritable bout du monde, pour peu qu’il s’arrête un instant et regarde en arrière, le voilà radouci et ramené à l’espérance par la vue de cette lointaine colline semi-circulaire, où de jolis gradins illusoires, faits de végétations parallèles, ont l’air de lui offrir une évasion facile. Tout semble organisé là pour faire durer un beau supplice. Je me suis penché sur le trou profond d’où jaillit la Sorgue, par intermittences, en tourbillons furieux ; aujourd’hui tout était calme ; sous la voûte écrasée par l’épouvantable rocher, il n’y avait qu’un lac d’encre… et la menace perpétuelle de l’irruption soudaine.

J’ai pensé à cette « inondation de passion » dont parle Pascal.

Là-haut sont les restes d’un château où fréquenta Pétrarque ; en bas est le lieu où fut sa petite maison. Au fond de cette vallée, il s’emplissait d’amour et d’ambition ; quand son âme allait déborder, il fuyait, et courait le monde : — un ermite et un agité, mais l’un et l’autre frénétiquement et le cœur haut placé toujours.