Sensible ? moi ?… et j’ai failli ne point m’apercevoir tout justement de leur attention !… Butor, oui.

Mais voilà que je refais les événements, et dirige rétrospectivement les pensées, le mouvement des cœurs !

Elle est venue me reconduire jusque dans ce petit corridor d’entrée où manquent, au portemanteau, — je l’observe toujours, — le chapeau et la canne d’un homme. Elle est venue me reconduire. Pendant que je mettais mon pardessus, elle était debout devant moi, et ne disait rien. Je ne disais rien. Cela commençait à devenir assez sérieux, et mon esprit, qui se moque toujours de moi, allait risquer un mot qui pût nous faire rire, elle et moi, et nous permettre de nous quitter là-dessus. Une souris fila, dans le corridor à demi obscur : nous la vîmes tous les deux, nos regards la suivirent jusqu’à l’endroit où ces petites bêtes disparaissent comme par enchantement. L’intervention de la souris pouvait me dispenser du mot spirituel : à la vue de la souris, on s’agite, on ramène ses jupes, on pousse un cri, on s’égaye ou bien on a peur. Rien de tout cela. Nous ne fîmes pas allusion à la souris : ce fut comme si nous ne l’avions pas vue ou comme si nos pensées étaient, ensemble, ailleurs ; nous nous serrâmes la main, sans sourire, et sans nous être rien dit qu’« au revoir, au revoir ! »

Une fois dehors, je fus saisi d’un désespoir à me rouler par terre. En y réfléchissant aujourd’hui, je songe qu’il n’y avait peut-être pas là précisément de quoi me désespérer.

1er août.

Oh ! mon Dieu ! si je ne devais plus jamais poser ma bouche sur deux lèvres aimées qui s’entr’ouvrent !…

2 août.

Le cauchemar de mes nuits, c’est la vision soudaine de l’Amour qui se détourne de moi… Il est grand et beau, drapé dans un manteau de laine légère ; il baisse la tête, il étend le bras en avant, signifiant une résolution inexorable, et il s’éloigne. J’entends le bruit décroissant de son pas ; un peu après, je ne l’entends plus… « Amour ! Amour !… » Je l’appelle. Mais ma voix se perd dans une vallée colossale et déserte, dont l’horreur me réveille pleurant comme un enfant.

4 août.

En cinq minutes, au beau milieu du jour, la nuit est tombée ; il se soulève un colosse d’ombre barbouillé avec la cendre d’un brasier, sur lequel la maison voisine, en construction, paraît d’un blanc éclatant. Pas un souffle. Le drapeau que les maçons ont hissé sur la cheminée qui termine leur œuvre est flasque et immobile. Le thermomètre est descendu à six degrés. Sur la nuée obscure, un panache de fumée blanche s’élève, élégant, joli, aussitôt évaporé. Tout à coup, le drapeau se détache de sa hampe, et d’une seule claque de vent, devient rigide et plat comme une girouette. Deux hirondelles passent, éperdues, au niveau du troisième étage ; sur la chaussée, des chiens courent ; puis l’on entend les pas se précipiter et les voitures rouler plus nombreuses. Enfin voici la pluie : et la sinistre cendre du ciel a perdu déjà son ton de colère ; elle s’éclaircit. C’est une crise passée ; tout s’affadit et retourne au commun.