11 août.

J’ai marché, sur la route, pendant toute une après-midi, pour me donner un prétexte à ne rien faire : car mon travail, pour la première fois de ma vie, me semble ennuyeux et vain. En marchant, on se donne un certain air d’agir : on compte ses pas, on compte les bornes, on consulte sa montre, on se gare des automobiles… Et quand la fatigue commence à vous peser sur les jarrets, on est sur le point d’être presque content de soi : c’est un peu comme si l’on avait fait quelque chose ; on s’attirera même de la considération, en rentrant, si l’on certifie un bon nombre de kilomètres parcourus… Cependant eux, qui en ont « fait » trois cents sur leur « soixante chevaux », sont plus fiers…

Et cela me porte à rêver, ce soir… Voilà des gens, paresseux, qui se lèvent tôt et partent en automobile, n’ayant plus qu’un désir et qu’un but : atteindre le lieu fixé pour le déjeuner ; ils l’atteignent, déjeunent mal, sans plaisir, — et n’ont plus qu’un désir et qu’un but : revenir là d’où ils sont partis… Et rien ne donne, plus que cette course muette, folle, dépourvue d’agrément et sans utilité aucune, la sensation d’un jour bien employé… Quant à moi, rien ne m’épouvante comme la constatation d’un pareil fait : — si l’instinct, toujours puissant et sûr chez les gens qui réfléchissent peu, indiquait à ceux-là, pour fin dernière et vraiment bien simple de la vie, cette triste action : tuer le temps !…

12 août.

Il y a les raffinés de la matière comme il y a les raffinés de l’esprit : tous aboutissent à des extravagances. L’homme qui travaille pour gagner sa vie ou augmenter son bien-être est le seul, sans doute, dont l’action ait de la beauté ; mais celui qui, n’ayant rien à faire, singe celui qui travaille, — ou celui qui marche le long des routes à l’imitation du colporteur ou du chemineau, pour s’épargner d’entendre battre son cœur, sont comiques.

Qu’ils se moqueraient donc de moi si, lorsqu’ils me demandent, au retour de leurs expéditions dont je me moque : « Qu’avez-vous fait tout le jour ? » je leur répondais : « J’ai aimé !… aimé à trois cents lieues de la femme que j’aime !… »

Lorsqu’ils sont loin, et que je suis seul, je m’assieds dans une guérite dont la capeline d’osier cintré me cache toute vue à droite et à gauche, et, en face de la mer nue, je me laisse aller à aimer. Le ciel et la mer se peuplent : le passé ressuscite ; l’avenir prend une forme, passe, et s’évanouit comme un nuage. Et cela peut durer des heures. Oh ! qu’après cela il me semble que j’ai bien rempli ma journée !

Dans cet état, tout, un rien même, devient signe, symbole : comme je comprends la superstition des amoureux ! Le ciel du couchant a rougi, des barques ont passé… Pourquoi suis-je hanté tout à coup, et encore une fois, de ce souvenir d’une seule heure, à Livourne, il y a quinze ans, dans l’intervalle de deux trains, entre Pise et Florence ? C’était le soir, sur le port ; il y avait, je me souviens, de beaux vieux murs de briques, et un trois-mâts en partance : nous regardions ses voiles se déployer, puis se gonfler. Qu’il était joli et tentant ! Il invitait au voyage ; il partait ! Et tout à coup, on vit un mouvement d’hommes sur les jetées, et des barques dans l’avant-port : le trois-mâts, ayant à peine doublé la lanterne, s’échouait…

13 août.

Les moindres de mes pensées d’amour me semblent d’essence si supérieure à tout ce que j’entends, que je suis sans cesse irascible, et indigné des propos les plus innocents. Une certaine langue est chantée en moi, par des voix pures, auprès de laquelle les conversations ordinaires forment un bruit insupportable. — Est-ce là quelque chose d’analogue à ces belles illusions du rêve, qui nous font croire que nous voyons des paysages indicibles ou que nous avons d’ineffables conceptions, dont une seule chose nous demeure au réveil, à savoir que nous les avons eues, mais non pas un souvenir un peu net et qui se puisse exprimer ?