Qu’est-ce donc que je touche par la seule habitude nouvelle de penser toujours amoureusement ? Quel ennoblissement ai-je reçu en élisant simplement une femme entre toutes et en la jugeant digne d’accaparer toutes mes facultés ? Je me sens, en vérité, haussé dans la hiérarchie des êtres. Est-ce par la vertu de cet acte si étonnant de l’esprit et du cœur qu’on nomme foi ? est-ce par la vertu de cet autre acte humain, incompréhensible, qui est le dévouement ?… En effet, je crois en une femme, c’est-à-dire que j’ai la certitude absolue que cette femme est incomparable à aucune autre, et je lui suis dévoué : je lui appartiens, corps et biens.

Comme la plupart des religions, ce genre d’amour rend orgueilleux. On est fier de croire ; on plaint celui qui ne croit pas de même ; on le trouve bien petit.

14 août.

Ils aiment le bruit, le tintamarre, le charivari infernal. La plénitude de la santé physique, le corps flatté par l’exercice et mille soins, une sorte d’inconscience heureuse les reportent à leurs origines primitives, et d’ingénieux Américains, pour fournir les rythmes musicaux qui s’adaptent exactement aux civilisés d’aujourd’hui, n’ont eu qu’à les emprunter aux nègres. Il y a du brutal, du sanguin, et une lubricité animale dans ces secousses de torses et de sons ; elles leur procurent un plaisir réel, naturel, le plaisir même que réclamaient ces êtres nouveaux en qui il semble qu’on ait lâché pour la première fois, depuis dix-huit cents ans, la bête. Elle se porte bien !

En les écoutant, en les voyant tourbillonner comme un cyclone, ce soir, par les fenêtres du salon illuminé, j’ai eu, dans l’ombre de la terrasse et sous la voûte du ciel pur, l’illusion que j’aboutissais à l’extrême fin des civilisations qui ont enseigné à l’homme tant de manières, de si contenues, de si saugrenues et de si charmantes, et, qu’à côté de moi je voyais le monde qui recommençait.

Je me suis en allé, sur la longue plage solitaire, le plus loin possible essayer de goûter le délice de l’inertie et du silence.

15 août.

Un goût de néant, que je n’avais pas, m’est venu. Il y a des jours où je me plais dans l’inaction même de mon amour inavoué. Tant que le mot n’a pas été dit, mon imagination nourrit librement l’espérance. Mais je sens toute la lâcheté que mon cas suppose ; aussi, d’autres jours, je me relève et je vais agir.

Tâchons de pénétrer jusqu’au fond de tout cela : un secret instinct me murmure à l’oreille qu’un amour du genre de celui qui m’agite s’idéalise par l’absence, se purifie par son contraste même avec la vie médiocre ou bestiale qui m’environne, et que, de cet amour, c’est l’image que j’aurai le plus embellie qui me vaudra le plus de joie. — Je puis constater que ma pensée amoureuse est plus ardente et plus radieuse depuis mon séjour en un endroit presque détesté : elle se nourrit de mes colères. Mon amour progresse bien, si l’on veut admettre que l’amour puisse être « subjectif », comme disent les philosophes ; mais il n’avance point du tout, si l’amour est en définitive un duo, comme disent les musiciens, qui s’y entendent mieux que les philosophes.

16 août.