Mon désaccord avec les gens qui m’entourent, voici, je crois, ce qu’il est : ils vivent tout entiers dans le moment présent ; ils jugent tout événement par rapport à la minute, à l’heure, à la journée où il échoit ; tandis que je ne peux m’empêcher de voir toute l’étendue de ma vie, de la leur, depuis la nuit qui fut son point de départ jusqu’à la nuit qui sera son terme. Tant d’obscurité arrête le rire sur les lèvres. D’où venons-nous ? Où allons-nous si vite, précipités comme des étoiles filantes ? Voilà la question qui a causé au monde le plus d’angoisse, certes, mais le plus de ravissement aussi. L’idée religieuse la posa ; l’irréligion nous la fera-t-elle oublier ? En ce cas-là, il y aurait encore de certains amours qui, par de belles nuits, la feraient de nouveau formuler, entre des baisers, par la bouche de certains amants.

18 août.

Ce soir, sur la plage, à mer basse, étant seul, assis à même le sable, par une nuit noire, j’entendais, de loin, les pianos des villas… J’ai cru voir toutes ces jeunes femmes en robes claires, ces jeunes filles hardies, nuques et bras nus ; et ces hommes de plaisir, qui vivent dans leur atmosphère parfumée. Et, le front dans mes mains, sans vouloir, même mentalement, donner un nom à ce que j’éprouvais, j’ai senti ma gorge se serrer ; j’ai été surpris : j’allais sangloter !…

19 août.

Voyons, voyons, un peu de logique !… J’oppose sans cesse mon amour à leur amour. Mon amour, n’est-ce pas ? est avant tout l’attachement d’une pensée à une pensée ; le leur est tout délire des sens. Et c’est l’image de celui-ci qui, hier soir, m’a troublé…

20 août.

Je veux agir. Mais je ris de moi-même. Afin de me donner le change, je vais partir pour l’Italie, où je devais aller en novembre prendre la dernière image de la Cène, à Milan, et des Corrège de Parme, qui se détériorent. J’aurai vite fait mon petit travail et il faudra que je passe par Aix pour rentrer en France. Ne pas m’y arrêter alors serait presque impoli… L’idée d’avancer ce voyage d’Italie est des plus simples !…

Parme, 28 août.

Et je suis là, un jour d’été torride, dans cette ville étrangère et morte. J’y suis venu autrefois, étant jeune, ayant l’âme légère, et je me souviens d’avoir médité dans la petite salle qui contient la Madone de saint Jérôme, où cette Madeleine, la plus voluptueuse des femmes qui aient jamais été conçue par un artiste, se laisse, tout inclinée, abandonnée, et le visage ravi, mettre par Jésus enfant la main dans ses beaux cheveux d’or !… A vingt-cinq ans, alors que je ne savais pas ce qu’est aimer, toute une vie d’amour et de plaisirs immesurés m’a été promise par cette femme admirable, et je suis sorti de la petite salle plus ivre qu’en aucun jour de ma vie.

J’ai eu quelque gêne à me retrouver tantôt en présence de la belle Madeleine : fut-ce dépit de mes vingt-cinq ans si lointains ? fut-ce dédain d’une câlinerie élégante et langoureuse où je sais trop, à présent, la part de l’attitude ?… C’est que j’aime !