J’aime : et tous ces beaux gestes, ces grâces exquises et, pour tout dire, cette savoureuse et délirante « manière corrégienne » me devient presque étrangère.
J’ai erré dans la ville, indifférent aux souvenirs qu’elle éveille. Près de madame de Pons mon amour tend à décupler le goût que les objets m’inspirent ; loin d’elle, sa pensée seule me hante et je ne sens que l’exil.
Un pays calciné, une ville rouge, un lit de rivière pavé de galets secs ; des monuments clos, dirait-on, comme pour étouffer, à l’intérieur, une fournaise ; des rues désertes. Je vais jusqu’au Jardin public, grand et beau parc solitaire. De longues allées aboutissent à un bassin d’eau croupissante qui contient un îlot planté d’ifs sombres et d’un pâle saule pleureur. Les arbres sont déjà jaunis, grillés, des feuilles tombent ; j’aperçois des statues de marbre ; une Flore, éplorée, là-bas, lève les bras, vers qui, vers quoi ?… Pleure-t-elle les feuillages trop tôt disparus ? est-elle lasse de solitude et de silence ?… Et, de l’extrême tristesse, un charme naît soudain : je voudrais rester là, des journées, des journées pareillement immobiles et torrides, devant l’eau croupie, les ifs noirs, le saule et la Flore éplorée.
J’ai passé une heure au bout du jardin, sur des remparts très vieux, d’où l’on ne voit que des fossés vides, des murs de briques et une campagne où il semble qu’il n’y ait jamais eu rien.
1er septembre.
Pour suspendre un peu plus longtemps ma décision de m’arrêter à Aix, j’ai voulu passer encore une fois par Venise…
L’abus de la littérature descriptive, extatique, dégoûte un honnête homme, non seulement d’écrire, mais d’éprouver une émotion dans certains lieux renommés pour enivrer les voyageurs. Je sens approcher la réaction : elle sera terrible. Un Jules Renard viendra ici, qui, sous prétexte de mettre les choses au point, nous fera de Venise une page implacable où la puanteur des canaux, l’invasion des Allemands et de leur langue, la rengaine des chansons, la niaiserie des figures béates que l’on croise en gondoles et la forêt des points d’exclamation que l’on voit s’ériger ici à la fin de toute phrase écrite ou parlée, — prendront une telle vigueur, une telle verve de vérité, que nul n’osera plus seulement s’aviser de la splendeur des ors de Saint-Marc, du spectre du passé au tournant d’un canal obscur, ni, sur la lagune, de la bacchanale insonore des plus belles couleurs que puisse composer la lumière du jour.
Comme l’antiquité, Napoléon ou la mer, Venise est un motif à amplification facile, et son seul nom a touché le lecteur avant que l’écrivain ait placé sa première épithète. Venise est le refuge de ceux qui n’ont pas d’émotions véritables à rendre, c’est le cadre d’amour de tous ceux qui ne sont pas amoureux. L’impression forte et juste, celle dont le frisson est contagieux, je l’ai trouvée quelquefois chez le poète qui parle d’une ruelle de son village ou du rideau de peupliers qui borne son horizon. Quant aux amants, l’on confond : ce n’est pas eux qui cherchent les lieux renommés pour l’amour, mais bien les pauvres solitaires en quête d’amour ; ceux qui s’aiment, ah ! que tout est beau pour eux, n’importe où !
2 septembre.
Il y a des rencontres singulières ; mes malles faites, mon billet retenu pour demain, après avoir décidé de m’arrêter à Aix, sans en avoir averti madame de Pons, je reçois d’elle une carte qui porte en tout, sous une vue banale de la gare d’Aix-les-Bains : « Halte-là ! s. v. p. »