Même jour, le soir.

J’ai dîné, seul, ce soir, au bord du lac. Orchestre, gamins en smoking, sablant le champagne avec des grues, de belles filles qui « se rasent », et des femmes septuagénaires vêtues en Juliettes et qui s’amusent, quelques piliers de tripot, des cabotins, un roi… Le mélange humain, animé et paré, aux lumières, au milieu des fruits, des bijoux, des peaux nues, et la musique aidant, n’est pas vulgaire pour moi, pourvu que je sois seul ; il me ranime et me grise, et son contraste même avec ce fond de lac sombre, hautain, austère, inhospitalier et célèbre, produit en moi un heurt comme ces poèmes ou ces rythmes barbares qui ont presque à la fois de la sensualité triviale et du sublime.

Reconnu un tel et un tel : quand la foule anonyme prend, ici ou là, un nom, alors elle s’avilit ; le charme est rompu…

Plus tard, loin du restaurant, j’ai marché au bord du lac à l’aspect tragique, sous une nuit chargée de nuages… Et j’ai pensé à tous les mots, aujourd’hui usés, qu’un amant du temps de Lamartine pouvait dire, dont l’âme d’une femme s’émouvait, et qu’un homme ne saurait adresser désormais à une jeune femme un peu « avertie ». Elle en rirait… A un certain degré de culture, que l’ironie rend l’art de charmer difficile ! Entre autres choses, cet art a abandonné le secours trop complaisant de la nature : flots, nuits étoilées, nuages, aquilons, — talismans qui ouvrirent tant de cœurs… Il faut une autre clef !

Et, d’autre part, il y a une pudeur — est-elle nouvelle ?… je ne sais — qui retient une âme délicate d’avouer l’emprise de la nature. Est-ce orgueil : ne point vouloir être touché par les choses ?… Est-ce humilité, au contraire : des éléments à moi, quelle fatuité d’admettre une relation !… L’homme qui me parle à brûle-pourpoint de ses « sensations » me gâte quelque chose, l’idée que j’avais de sa discrétion, de son tact, ou l’idée que j’avais des choses qu’il dit sentir. J’aime qu’il me montre qu’il a vraiment senti, mais par quelque détour ingénu ou bien à travers un voile tendu habilement ; j’aime qu’il se laisse surprendre, ou bien qu’il dise : « Ce n’est rien ! ce n’est rien ! » quand on voit qu’il pleure.

17 septembre.

Mon Dieu ! combien faut-il que je l’aime, pour ne pas l’aimer moins après le coup qu’elle m’a porté !…

J’ai failli lui dire : « Prenez garde ! en vous refusant à mon amour, vous le rendez moins pur. » Ç’aurait été la vérité. Je le constate, et cela m’enrage.

On peut donc tant aimer avant le désir ? Voici, maintenant seulement, que sa personne physique m’apparaît. J’ai bien pu, précédemment, la voir et la désirer, mais sans en avoir conscience ; et, dans mes méditations amoureuses, c’était ce par quoi elle se différencie de toute femme, c’était son être, sa pensée, me semblait-il, oui, vraiment, je ne sais quoi qui ne se confond pas avec sa chair, que j’appelais, que je souhaitais qui m’appartînt. Qu’elle m’aimât ! tout était là. Ah mais ! aussi le violent souhait !

C’est un ancestral et barbare instinct qui nous inspire de la colère contre la femme qui ne nous aime pas ! La colère n’est guère de mise, à présent que l’on ne prend plus une femme par la force ; elle devrait être remplacée par la temporisation, la patience… ou la science un peu exacte de l’amour… Bon pour le conquérant qui ne cherche qu’un motif à chanter victoire, tout cela ! mais une âme un peu fine veut avoir été aimée depuis toujours.