Non, non ! J’avais désiré trop. D’amicales caresses, allons ! auraient été dérisoires. « Je ne crois pas que je vous aime » : discuter cela, qui donc y songe ? Je sais fort bien et ce que cela contient de franchement négatif et ce que cela contient pour moi d’espérance : — juste assez pour ne me point décourager de souffrir !
Car ces paroles ne sont pas mortelles. Un soupirant moins déraisonnable y puiserait réconfort. Madame de Pons admet la pensée d’être aimée de moi ; elle admet la pensée de m’aimer ; elle demeure avec ces pensées, elle s’entretient avec elles, depuis longtemps peut-être, — mais elle n’est pas sûre de pouvoir longtemps les admettre, demeurer et s’entretenir avec elles… Elle n’est pas sûre, et cela suffit à me briser, moi qui aime ; mais, elle qui n’aime pas, quelle condescendance et quelle tendre bonté de vouloir bien me dire : « Je ne suis pas sûre » !… C’est moi qui ai été brutal en lui coupant la parole.
Je devrais me traîner à ses pieds.
15 septembre.
La vie continue entre nous ; mais elle est double : il y a ce que nous disons et ce que nous ne disons pas. Dès auparavant, oui, sans doute, ces réticences, en nos causeries, nous les soupçonnions ; désormais, nous les connaissons, et elles nous gênent, comme le voisin de campagne, derrière sa clôture basse, à partir du jour où on lui a été présenté. On le tenait pour inexistant : maintenant il est là. Lui-même semblait ne pas entendre votre langue ; à présent, on croit qu’il écoute. On s’observe, on se contient ; on écarte tout sujet propre à piquer sa curiosité. A force d’éliminer à cause de lui tels sujets, on s’en laisse imposer d’autres par lui : c’est lui qui gouverne vos entretiens. Bientôt on s’aperçoit que c’est pour lui uniquement que l’on parle ; il n’est plus de l’autre côté de la clôture, il est là.
Ni à elle ni à moi ne conviennent la dissimulation et la contrainte. Ne désirerions-nous pas nous quitter ?
16 septembre.
Qu’il faut donc que j’aie l’air malheureux !… Je lui trouve, à elle, un air compatissant.
Elle a compris que j’avais souffert horriblement du coup : car, si elle ne l’avait pas compris, elle aurait été humiliée et froissée de ce que je ne l’ai pas seulement laissée s’expliquer, parler, enfin ajouter un mot au sujet dont elle me faisait, je le reconnais, le grand honneur de m’entretenir. J’ai bien compris, sous le coup même, qu’elle me faisait très grand honneur ; mais ma sensibilité fut trop vive. Néanmoins elle ne m’a pas de rancune, et, à la dérobée, elle me plaint.
C’est par finesse d’esprit : elle me comprend ou me devine tout entier. Elle a, elle, toute sa tête !