En vérité, sait-elle seulement s’il n’est pas mort ?
Quant à moi, demeurer désormais près d’elle, c’est m’exposer infailliblement à renouveler la scène de la salle à manger. M’exposer à cela, après les paroles qu’elle m’a dites, c’est gâcher tout ce qui est déjà le passé de mon amour et ce qui en pourra être l’avenir…
Même jour.
J’ai baisé le creux de ton bras ! J’ai le goût de ta chair sur les lèvres ! Il y a un moment qui ne peut plus être anéanti, c’est celui où mon désir de toi m’a fait voir le duvet doré de ton bras, penser à ta gorge penchée sur la coupe, penser à ta bouche entr’ouverte et prononcer tout à coup, et tout bas, pour la première fois, ton nom !… Le moment est venu. Pourquoi ce moment vient-il ? Est-ce que, l’esprit étant tout saturé d’amour, l’amour enfin se répand dans les sens ? Moi, je suis envahi !…
Je vois ta bouche, et tes dents ! Je pense à ta gorge… Je crois baiser encore ton bras, le plus beau des bras que j’ai vus !…
21 septembre.
D’autres comptent jusqu’à cent pour se procurer le sommeil ; moi, je m’oblige à noter sur mon carnet, minute par minute, l’heure qui coule, pour ne pas penser. Cette heure est la dernière que je passerai dans ce pays. Je m’en vais.
C’est le moment du ramage des oiseaux : on dirait que la musique du restaurant, au bord du lac, s’est tue en leur faveur. La lumière, sur l’eau, est grise et rose ; au-dessus de la Dent du Chat, des nuages illuminés en dessous par le soleil déclinant, déjà caché pour nous, ont l’air d’un troupeau de moutons fuyant, le feu au ventre. Silence, tout à coup, immobilité apparente des choses :
O temps, suspends ton vol…
Il y a deux femmes qui se baignent et dont on ne distingue que le bonnet imperméable, entre les roseaux ; un éclat de rire me les signale à l’instant où reprend la piaillerie dans les arbres ; presque aussitôt la musique recommence à sévir ; les oiseaux se chamaillent de plus belle, et l’une des deux femmes pousse des cris aigus… Une barque passe, portant un monsieur et une dame en blanc, coiffés tous deux de chapeaux canotiers…