Bruits discordants, czardas irritantes, images triviales, vous-mêmes, quand vous serez éteints, achevés, effacés, serez touchants dans mon souvenir !…

A la pointe de la jetée, sur la gauche, il y a deux pêcheurs à la ligne, debout, inertes…

Un coup de fusil a retenti dans la campagne ; l’aboiement du chien se prolonge, et c’est en l’écoutant que je m’aperçois que les oiseaux sont couchés, que les musiciens sont partis… Je me retourne : je suis presque seul ; une vieille femme réempile les chaises… Quoi ! tout est fini déjà ?… J’ai presque plaisir à entendre de nouveau le rire des baigneuses : une action qui a quelque durée me rassure…

Mais la barque qui portait le monsieur et la dame en blanc vient de repasser à vide. Ils ont fait leur belle promenade aussi, les deux canotiers, payé leur heure qui ne se renouvellera pas… Et mes baigneuses ont pris leur bain : les voici qui montent à l’échelle, au bout d’une petite estacade de bois, et, dans le temps que je le note, leur maillot rouge a disparu sous le peignoir en tissu éponge et elles-mêmes derrière les cabines.

Rien ne demeure, une minute, semblable à soi-même : l’eau bleuit, le gris de l’air est devenu plus dur ; la moitié du lac qui reflète l’ombre de la montagne se plombe, et le troupeau de moutons aériens, là-haut, se carbonise et se racornit : — c’est un vol de corbeaux dans un ciel d’encre délayée ; — le vent plus frais fait courir sur l’eau de grandes ondes pressées qui viennent de loin, vers moi, comme des messagères de je ne sais quelle importante nouvelle, et qui meurent à mes pieds, une à une, avant d’avoir parlé. L’encre du ciel s’épaissit ; d’espoir, il ne restait que des balayures roses au bout du lac : elles viennent de se laisser voiler par une gaze couleur de lilas qui monte des eaux et de la montagne, monte, envahit tout et se perd dans le ton d’encre violacé du ciel…

Deux femmes passent derrière moi. L’une dit :

— Un dessinateur…

Et l’autre :

— Il a pris notre portrait dans l’eau.

Je ferme mon carnet… J’aurai conservé ainsi, tel quel, l’aspect extérieur d’une des heures pour moi les plus désolées.