24 septembre.
Comme un malade qui sent ses jours comptés, j’ai éprouvé le besoin de revoir le pays où je suis né, où j’ai vécu ma première jeunesse, et que j’ai quitté depuis plus de vingt ans. Ce qui m’amène ici, parbleu ! je le sais : c’est d’amour que j’ai besoin ; je meurs du désir que quelque chose, à défaut de quelqu’un, m’enveloppe d’un certain air de tendresse, et je nourris l’illusion qu’un pan de mur, une terrasse, un vieux jardin, ou la rivière qui coule au pied de ma petite ville, vont s’émouvoir à mon aspect chagrin !…
25 septembre.
La douceur, la délicatesse, la majesté tranquille et bienveillante de ces grands paysages de Loire ! Ces longs lointains, ces lignes et couleurs célestes où la silhouette vieillotte des moulins à vent joint une impression de contes de fées, presque souriante ! La courbe de ces eaux si rares, ramifiées en cent bras fluets autour des sables en fuseaux blonds comme des cheveux ; ces groupes de peupliers fournis et frais, merveilleux écrans où la lumière joue en se tamisant sur vingt plans divers ! ô grâce, charme ensorcelant, que la chevauchée éperdue des tons qui fuient en se dégradant, vers un horizon bas, fait de la courbure même de la terre !… Raison souveraine qui présidez à l’ordonnance de ces vallées splendides ! Calme parfait, possession de soi-même, retenue, discrétion, placidité apparente !…
Mais, ô vous, petite barre horizontale aperçue un peu partout au bord des levées, petite barre gravée dans la pierre tendre des murailles, à hauteur d’homme, et qui portez l’inscription mémorable : « Crue de 1856,… 66,… 76. » Elles sont deux, trois, quatre, parfois, au coin des maisons, les petites barres commémoratives de désastre, pareilles aux mesures superposées de la croissance d’un enfant. Que l’on ne se fie pas à ce fleuve de sable, à ces ruisselets alanguis, à ces nonchalantes beautés !
Langeais, 26 septembre.
Tous mes ravissements à la vue, au son, au parfum des choses, je les ai eus ici, à huit ans, dans le jardin potager d’un vieil oncle, pendant que le jardinier nommé Cadoudal, chaussé de gros sabots, et portant deux arrosoirs énormes, marchait dans une étroite allée en posant méticuleusement ses pieds l’un devant l’autre, avec la précision d’un balancier de pendule, et arrosait les radis. L’ondée, excessive, mouillait, au delà des radis, les gousses pendantes des petits pois en branches qui rendaient l’eau par leur pointe fine, et peu à peu, comme au compte-goutte, et elle atteignait d’autre part, les feuilles velues des melons qui, elles, au contraire, conservaient l’eau, en belles gouttes rondes, entre leurs poils. Que les melons sentaient donc bon, leur arôme mélangé à celui de la terre humide ! On disait « messieurs les melons » parce qu’ils étaient importants, obèses, objets de soins et d’admiration particulière, et parce qu’ils avaient des cloches de verre, blanchies à la chaux, intérieurement, et qu’on soulevait, ou baissait, ou inclinait sur des crémaillères, au mieux des intérêts de ces potentats ; et, dans ce « messieurs les melons », il y avait le sourire de Touraine, particulier aux gens du cru, qui, d’un mot souligné à peine, entend dire beaucoup, et finement, touchant surtout la comédie des hommes.
Mon goût du passé, des choses anciennes, et cette folle émotion qui me tire des larmes de joie à la vue d’une cour pavée où l’herbe pousse, je l’avais dans ce temps-là et dans ce jardin de Langeais ; cela descendait à moi du château, de ses beaux toits, de ses tours à poivrières et de ses ruines, que l’on voyait par-dessus la crête arrondie des marronniers roses.
Pourquoi les pas sur le gravier, venant d’une sombre allée sous ces marronniers, me causaient-ils déjà l’angoisse de l’imprévu, l’appréhension de ce qui va arriver tantôt, ce soir ou demain, mêlée à une impatience ardente de le voir arriver ? pourquoi me cachais-je, et pourquoi quittais-je rapidement ma cachette pour courir voir ? pourquoi étais-je si déconvenu, si triste, pour peu que ces pas sous l’allée ne fussent que de quelqu’un que l’on voyait tous les jours ? pourquoi la vue d’une fillette, d’une jeune fille, ou d’une dame qui passait pour jolie, en me faisant rougir de confusion, me comblait-elle tout à coup d’un avant-goût d’avenir et de félicités certaines mais inimaginables ? Pourquoi la même impression, augmentée il est vrai, d’une certaine notion d’infini, m’était-elle procurée par la vue du train de Nantes que l’on apercevait du haut d’un belvédère ?
Pourquoi, si ce n’est parce que mon amour présent germait dès ce temps-là ?…