Beaumont, 29 septembre.

Ma première visite a été pour le cimetière. Au bas d’une petite rue montante, j’ai demandé la clef à un serrurier tout grisonnant et je lui ai dit : « C’est vous le fils Tiffeneau ?… » La dernière fois que j’avais pris, dans cette boutique, la clef du cimetière, c’était son père qui la remettait ; mais je n’ai pas osé dire : « Et votre père ?… »

Et j’ai monté cette côte bordée de vieux murs de clos, et d’orties, où, autrefois, j’accompagnais tantôt l’un, tantôt l’autre, en les aidant à porter des fleurs ou bien la bouteille d’eau destinée à emplir un pot de fer-blanc qu’on maintenait toujours fleuri « là-haut »…

La porte est neuve, le mur est neuf : le cimetière est bien agrandi ! Je m’y perds… Que de noms à moi familiers !… Mais tout à coup je m’oriente : voici l’ancienne entrée, ses pilastres écroulés ; voici des cyprès… bien plus beaux !… et je reconnais celui au pied duquel reposent les trois femmes à qui je dois la vie : celle qui me l’a donnée ; celle qui me l’a conservée par ses soins, ma grand’mère ; et ma grand’tante Félicie, grâce à qui j’ai eu, pendant ma jeunesse, un peu d’argent. Elles reposent là, mes trois sources vénérées, unies par un commun amour, chacune sous une bien modeste plaque de marbre jauni par les pluies et où j’ai peine à épeler leurs chers noms, leur âge et l’invitation à prier Dieu pour elles… Voici le pot de fer-blanc où nous versions la bouteille d’eau.

L’endroit est paisible et simple ; la vue qu’on y a est presque jolie : de beaux et doux coteaux, une perspective lointaine, la petite ville couchée au bord de la rivière, la cheminée d’une usine à fabriquer le papier. Les mouches bourdonnent ; des poules caquètent derrière la muraille ; un âne brait ; au loin, j’entends le roulement d’une carriole ; sous mon genou, l’herbe, chauffée par le soleil de midi, est toute bruissante du fourmillement heureux des insectes.

Quand j’étais enfant, je tombais là à deux genoux, d’un seul coup, jugeant assez convenable de me faire un peu mal, et j’offrais au ciel ma petite douleur en le priant d’en reverser le mérite sur les trois mortes, afin qu’elles fussent heureuses là où elles étaient. Et toujours ma prière se perdait dans une songerie où j’essayais en vain de me représenter le lieu où elles pouvaient bien être, l’état qui pouvait être le leur. Je me disais : « Quand j’aurai lu beaucoup de livres, je saurai cela ». A présent, j’ai lu beaucoup de livres et je n’en sais pas plus.

Même jour.

La plupart des gens que j’ai connus dans ce pays sont morts ; ceux qui demeurent ne me reconnaissent pas. On s’aborde et on se nomme de part et d’autre. Curieux effet : le masque que le temps a mis sur notre visage d’il y a vingt ans fait sourire. En nous nommant, nous sourions, hochant la tête, il est vrai, refoulant nos pensées, parlant vite et un peu plus haut qu’il n’est nécessaire, comme des gens qui, s’étant rencontrés dans un chemin, la nuit, ont eu peur.

30 septembre.

J’ai revu Courance. C’est la terre où j’ai vécu tout enfant. J’allais par les chemins et les champs avec ma tante Félicie, en levant le bras bien haut pour lui donner la main, et aujourd’hui, me voilà promenant par la main des neveux qui ont l’âge que j’avais…