Ma mémoire fidèle me rappelle trop nettement le passé en ses détails les plus infimes ; et les deux rives de l’abîme qu’on ne refranchit pas, ainsi soudainement rapprochées, je suffoque… Ou bien c’est un fantôme qui se présente à moi, avec une précision qui m’effraie… Son œil bleu, sa bouche abîmée par la douleur physique, son teint de cire transparente, sa voix, et le grand amour de sa terre, qui était visible en toute sa personne : ma pauvre tante Félicie !… Et, à côté de son image, j’ai le souvenir de mes deux pieds ; mes deux pieds chaussés de vilaines galoches, c’était ce que je considérais avec le plus d’attention, en marchant par les chemins et les champs. Et j’entends encore la recommandation : « Mon enfant, regarde où tu mets les pieds !… »


Voilà, aujourd’hui comme il y a trente ans, le même sol, ce sol gris et si dur des chemins non entretenus, où les charrettes, en temps de pluie, enfoncent jusqu’au moyeu, et dont les ornières, en séchant, deviennent solides comme l’argile qui a passé par le feu. Voici, à mes pieds, les mêmes herbes, les jolis chardons qu’on écrase comme un animal nuisible, les pissenlits, la « boursette », une petite fleur jaune dont je n’ai jamais su le nom, et les crottes de biques !… Et, lorsqu’on a rejoint le chemin communal dont la chaussée est unie et rose, de chaque côté, quel beau tapis ! quel doux tapis fait d’un trèfle menu et pressé où trouvent moyen de pousser les pâquerettes, et que tondent sans cesse et maintiennent ras les oies, les chèvres, et les moutons ambulants !

Il y avait un vieux noyer, au flanc ouvert à hauteur de la main, et que les pluies comblaient d’une eau pareille à du café noir, mais que je ne pouvais voir qu’en me faisant hausser ou en grimpant sur une grosse pierre ; et chaque jour, en passant, je hasardais un doigt dans cette espèce de bénitier. Sa vue est alliée dans ma mémoire à une phrase que j’entendais souvent au cours de ces promenades : « Mon enfant, quand tu seras grand… » Il est là encore, mon vieux noyer ! Je l’ai reconnu de loin à sa déchirure béante, et je me suis approché, tout vert de frissons, de la petite mare de café qu’il porte. Je l’ai vue sans grimper sur la pierre, et j’y ai plongé le doigt : « Mon enfant, quand tu seras grand… »

A tout bout de champ je m’interroge : « Depuis que tu t’es éloigné de ce sol, qu’as-tu fait ? » Les témoins de notre enfance sont d’acharnés enquêteurs et d’implacables juges. Docilement, je m’efforce de répondre ; je présente au noyer, au dolmen, à la mare, l’état naïf de mes travaux. O comme mes juges semblent impassibles ! N’ai-je rien accompli qui vaille ? Je songe que les hommes, eux, sont faciles à duper, que leurs visages sont vulnérables et sourient vite, de confiance. Mais je tremble devant un morceau d’écorce rugueuse, une vieille pierre, le miroir bourbeux de l’eau : enfin n’ai-je produit aucune beauté, aucun bonheur ? N’ai-je, du moins, donné au monde aucune émotion nouvelle ? — Et je ne sens l’indulgence de ces choses sévères que si, ma tête étant déçue, c’est mon cœur qui de nouveau palpite à cause de son grand amour. Elles me disent : « Oui, oui, c’est vrai, tu as aimé. »


A mi-côte, et près du croisement de deux allées de noyers, est un dolmen dont la table, écrasant l’un de ses soutiens, s’est abaissée et peut servir de siège. C’est là qu’autrefois ma tante Félicie aimait à faire halte en contemplant sa terre et ses cinq fermes étalées en éventail. Là, mon enfance et le souvenir de tout ce qui a été autour de cet amas de pierres surgissent, s’animent et jouent pour moi, sur je ne sais quel ton mineur, une pièce touffue, désordonnée, tendre, charmante et tragique aussi. Visages ! gestes ! son des voix ! lumière nimbant les choses finies, plus belle que le soleil !… Oh ! pourquoi un si grand attrait se mêle-t-il à tant de tristesse dans la mémoire du cœur ? O pierres ! ô noyers ! ô sol du chemin, dur comme le roc et dont le contact à mes semelles m’est plus agréable que des caresses, que contenez-vous ? qu’êtes-vous ? quelle âme en vous me chuchote ce langage obscur qui a la puissance d’une parole d’amour ?…

Le jour est splendide et calme ; sur la terre, on n’entend aucun bruit ; pas un être n’a bougé depuis une heure que je suis là ; où sont les hommes, les chiens, les bœufs, les oiseaux ? Où est le vent ? Je sens à peine l’odeur des herbes et de la terre ! Suis-je dans le présent ou bien dans le passé ? Suis-je halluciné par l’intensité du souvenir ?… Mais la notion du temps qui s’écoule m’est fournie par la tache noire d’un troupeau de dindons, qui se déplace d’un mouvement lent, perceptible à la longue.


Ce petit pays a un caractère sobre et fin, minutieux, presque pointillé, avec de larges et longues échappées soudaines ; par-dessus tout il est dépourvu d’emphase, de romanesque, et l’on pourrait dire même de tout pittoresque convenu. On peut le traverser sans prendre garde au sens si ferme et si délicat, si varié, si riche, et de goût toujours si pur de ses traits. Ici, point de peinture à pleine pâte ; le pinceau même n’y a presque rien à faire ; la plume, en deux traits, en rendrait l’essentiel.