Ce n’est rien, d’abord : un champ de chaume, trois rangées de betteraves, une vigne piquée d’échalas, un chêne isolé ; au second plan, un grand espace nu, arrondi comme le ventre ballonné d’une ânesse ; un noyer qui borde la route projette là-dessus son squelette. Mais tout est dans le trait qui, suivant la courbe bien gonflée du ballon, lui découpe, sur le ciel clair, une bordure où l’esprit même de tout ce paysage apparaît.

Quel art il y a dans la façon de traiter cette bordure ! Peu d’éléments en font les frais : une maison à demi visible, une cheminée qui fume, trois ormeaux aux formes fantasques, le pignon d’une gentilhommière, des peupliers, un espace vide, l’orée d’un bois, et le bois, là-bas, qui s’étale, descend, comme si la plume, écrasant ses becs, noircissait la fin de la page. Et la disposition sans cesse changeante de ces motifs vraiment modestes, et l’infaillible sûreté de chaque composition nouvelle, crée, au contraire d’une monotonie, une diversité, une fécondité d’images d’un style identique, infiniment original.

Vous escaladez la crête, atteignez les trois ormeaux, le petit toit, et votre vue charmée s’étend tout à coup à quatre ou cinq lieues au delà, sur les vallées de deux rivières, l’une bleue : la Creuse, qui vient du Berry ; l’autre, plus éloignée, d’opale laiteuse : la Vienne, courant vers la Loire immense.

1er octobre.

Il y a des heures, à la campagne, le soir, qui ont plus de saveur que toutes les beautés renommées de la nature. Mais sont-elles à la campagne ou en nous ? Quelle rencontre faut-il pour que nous passions là dans l’instant où les images le plus propres à nous émouvoir dégagent tout leur charme, ou quelle rencontre, pour qu’à l’instant où nous sommes le plus disposés à être émus, le chœur complaisant des choses se mette à chanter tout à coup notre intime ivresse ?

Nous terminions une promenade, et nous allions, pour regagner la maison, nous engager dans un petit bois, lorsque le soir tout à coup fut sensible.

Il n’y avait rien devant nous, que le chemin creux s’enfonçant sous bois, un beau chêne au bord du chemin, et, à droite, la lisière d’un sombre taillis dont la crête se dessinait très pure contre le croissant de la lune déjà rose ; et sur l’obscurité déchiquetée de ce bois, un troupeau de chèvres avec son petit gardien, à peine discernables, et sans qu’on entendît aucun de leurs mouvements, passait.


Ces chèvres avançaient d’un pas régulier comme la marche de la nuit tombante, et le petit gardien avait la couleur d’un lièvre, la couleur d’un tas de silex amassés près de là, la couleur de la terre. Les chèvres et le petit gardien passèrent. C’était comme si l’on eût vu le bois, le chemin creux, la nuit elle-même, d’un lent mouvement rudimentaire, révéler leur vie mystérieuse…