Après cela, au moment de nous enfoncer dans le bois, nous nous retournâmes en arrière. L’horizon était à cent mètres de nous, et, sur cette ligne légèrement courbée, renflée au milieu, reposait un bandeau de pourpre, étroit, et déchiré aux deux bouts. C’était le reste du coucher du soleil. Au-dessus, le grand ciel, au-dessous, quelques arpents de chaume, étaient couverts par la nuit ; et trois ormes grêles, dépouillés, la tête ronde, semblaient de bizarres épingles gigantesques, fixant là, en dépit de l’heure, ce lambeau magnifique arraché à un beau jour fini.


Au sortir de ce bois, quand le chemin défoncé s’élargit, et quand son sol plus clair que l’ombre cesse de guider nos pas, apparaît une vaste étendue baignée par la première heure de la nuit, sous le croissant qui rougit au milieu d’un halo brouillé. A droite, la lisière du bois s’enfuit, noir velours, d’un dessin splendide, le trait fort du tableau nocturne qui s’offre à nous ; puis au-dessous, en tons adoucis, s’écoulent les pentes des vignes invisibles, arrêtées à deux cents pas par deux fermes dont nous ne voyons que les toits, et qui semblent presque ensevelies. Et au loin, quand la vallée se redresse, on distingue l’autre trait, fin et charmant, de l’horizon, fait d’un bois de grands pins, puis de rien, puis d’un toit, puis d’ormes tordus, puis d’un bouquet de chênes, enfin de peupliers. Le silence est complet, universel, admirable. Dans l’ombre, à trois pas seulement, paraît un homme qui nous croise en nous souhaitant le bonsoir…

Je sens mon dos qui frissonne, et ma main a tremblé : qu’est-ce qui m’émeut tant ? Mon pays ? une certaine heure ? — ou la tristesse de mon amour que je répands partout ?…

3 octobre.

Il y a des jours où pèse sur nous comme une volonté de fakir qui fait germer des graines et fleurir la plante poussée hâtivement dans la main. Est-ce une atmosphère orageuse ? Est-ce la douceur trop subtile de l’air léger ? ou bien donc, qui est-ce qui passe entre l’inconnaissable et nous ? Le tintement d’une cloche, une voix, une feuille d’arbre qui remue, tirent de moi tout à coup ce que je ne croyais pas contenir. Une émotion qui semble un lent aboutissement : chagrin ou volupté à pleurer, se développent et m’envahissent d’un seul bond ; l’air s’agite autour de moi comme au battement d’une aile invisible ; il s’épure et il porte un parfum ignoré. Je reste à la fois ravi et désolé, comme si j’avais, moi aussi, reconnu Béatrice qui s’enfuit…

4 octobre.

J’ai été signer un papier chez le notaire qui occupe la maison où j’ai habité autrefois. Il sait bien que j’ai habité là, mais il me parle d’affaires ; il me retient dans son cabinet au lieu de me dire : « Vous avez peut-être envie de revoir la terrasse ?… » Et si je ne lui demandais pas la permission de m’accouder à la balustrade, il pourrait me croire préoccupé de ce que vaut l’hectolitre de blé. Il sourit quand je le supplie de me laisser monter dans le jardin du haut, car les fruits, justement, n’ont pas donné cette année, et il s’en excuse, le pauvre homme, tandis qu’à son côté je gravis, sous un prunier de mirabelles, certaines marches branlantes qui aboutissent au cadran solaire. Il s’excuse de ce que ce cadran soit si vieux, soit brisé, tienne de la place et ne serve à rien, tandis que je songe que c’est sur cette table d’ardoise, par l’ombre de ce style, que me fut révélée la gravité de l’heure qui ne revient pas et que me fut inspiré le goût des seules choses qui durent.

— Aucune pendule, dis-je au notaire, ne parle au cœur comme cette petite ombre qui est dirigée de si haut.

Il sourit encore, car il croit que je me moque. Je serais fâché qu’il soupçonnât en moi la moindre ironie, et, pour lui laisser le beau rôle, je fais l’imbécile devant cet homme d’affaires sérieux ; je lui dis, en passant entre deux poiriers :