Il y a, au centre, sur un socle élevé, un vase de marbre antique où est représentée, je suppose, une scène de deuil : c’est une femme assise sur un lit, se cachant les yeux d’une main, et tendant le pied à une esclave qui le lui lave ; le fond est une draperie souple, suspendue à des crochets également espacés, au-dessous desquels elle se fronce en petits plis corrects, disposés en patte d’oie ; aux flancs du marbre, marchent de graves personnages, vêtus d’un tissu léger qui tombe tristement sur leur corps, comme une pluie serrée. Le socle est entouré d’un massif circulaire, puis d’une étroite allée et d’une plate-bande de rosiers du Bengale dépouillés. Ah ! les pauvres rosiers, ils ne sont plus faits que de longues et grêles tiges d’où vont choir, au prochain coup de vent, les quatre dernières feuilles et la dernière rose, pareille, en ce moment-ci, à une bande de journal chiffonnée et jetée là par un passant. Le tout clos par des arbres sombres, parmi lesquels un haut sapin, étouffé de végétations parasites et mourant, d’un geste tragique, dresse sur le ciel blême ses moignons décharnés : quelque chose comme un Laocoon des bois. Le silence, la solitude, la fraîcheur du soir, une buée qui monte parmi les feuillages lointains, l’automne qui me pénètre… Je donne un dernier regard à ce lieu de tristesse délicatement paré, à ce vase funéraire dont les bords, velus d’une mousse verdâtre, font penser à un poison qui aurait débordé…
Ces allées, en voûtes ogivales, longues, à demi obscures, aboutissant à une grille ancienne, rongée de rouille, derrière laquelle le clair soleil semble prisonnier !…
Le plaisir d’entendre, un peu partout, des gens qui passent prononcer de beaux noms qu’on n’entend que là : « Apollon », « le Roi », « la Reine », « le bosquet », « les trois fontaines », « marbre », « miroir », « marbre » encore !…
22 octobre.
Je ne peux pas ne plus penser à elle.
Voilà bien des jours que je ne l’ai vue ; je n’ose pas les compter comme font les collégiens, les soldats, les femmes amoureuses ; mais j’en ai bien envie. Pourquoi ? pour me dire et me répéter à moi-même : « Quarante-cinq ou cinquante-trois jours de néant ! » et invoquer la miséricorde céleste ; ou bien ne rien dire, baisser les deux coins de la bouche et m’enorgueillir de la dignité avec laquelle je porte la plus grande douleur.
25 octobre.
Les jours sont courts, et tout retour d’un soir où je ne la verrai pas, où je n’entendrai pas parler d’elle, me fait l’effet d’une entrée dans le lieu souterrain où l’on sera seul à jamais, où plus jamais, jamais, ne vous visitera le rayon de la lumière bien-aimée du jour… O lumière ! lumière ! ce n’est qu’à toi que l’être aimé puisse être comparé sans profanation.