27 octobre.

Depuis sept ou huit ans, j’avais conquis la paix, c’est-à-dire que les plaisirs de l’intelligence dominaient, domptaient presque ceux de la chair et du cœur.

Me voilà ! Je méprise tout : baiser la bouche d’une femme, tout est là ! Et vite, vite ! car je me dégrade et meurs tous les jours. J’ai ouvert Homère, Euripide, la Divine Comédie, Montaigne, Rabelais, l’Imitation : évidemment il n’y a qu’une chose qui compte, c’est baiser la bouche d’une femme ! Cela est écrit entre toutes les lignes qui ne le proclament pas ; c’est la seule vérité qui resplendisse ici-bas. Il n’y a qu’un homme pauvre, qu’un homme malheureux, qu’un homme vraiment pitoyable, c’est celui qui ne désire pas cela ou à qui cela se refuse !

J’écrivais tout à l’heure ; son parfum a passé comme une nuée, un fantôme, et la chair de son bras a effleuré ma lèvre… Je le jure ; j’en ai encore le frisson… Je la veux trop ! Mon désir la crée. Mon amour me fait presque peur.

29 octobre.

Et puis, tout à coup, un billet :

J’arrive, mon ami, je veux vous voir ! Venez ce soir même, je vous en prie.

Me voilà, dès ce soir, à Auteuil. Mon cœur bat dans cette petite rue où l’on ne voit que trois maisons et des arbres roux qui se dépouillent. J’aperçois de loin le bec de gaz éclairant le vieux mur gris : elle est là ! elle est là ! Je vais la voir, entendre sa voix, baiser sa main ! Dieu de Dieu ! la vie est trop bonne ; il y a trop de bonheur pour moi ; ce n’est pas juste. Ah ! tous ceux qui n’ont pas, comme moi, marché dans cette rue charmante, un soir d’automne, en regardant de loin ce vieux mur comme je le regarde, que toutes les félicités leur soient accordées, et que mon bonheur, à moi, soit fini : j’ai eu la part trop belle !

— Ces dames sont arrivées de ce matin, me dit la bonne.

Je suis dans le petit salon ; un pas, dans la chambre au-dessus, fait bruire autour de moi les girandoles ; cela sent le gaz, l’essence, la naphtaline ; Julie remonte la mèche de la lampe, qui a fumé, et se retire ; on vient ; on ouvre la porte. Et je la vois venir à moi, comme à Aix ! Mon visage doit être transfiguré ; quelque chose m’emplit à m’étouffer ; ma tendresse déborde ; mes yeux parlent pour moi… Elle vient, elle vient à moi. J’ouvre les bras sans songer à ce que je fais. Elle vient toujours. Je l’embrasse. Elle m’embrasse. Elle pleure. Je n’ai même pas songé à toucher ses lèvres, dont le désir effréné, depuis deux mois me hante.