20 février.

La tendresse que je ne veux pas te témoigner parce que je te sais perdue pour moi, je la confie à mon cahier. Tu ne liras jamais ces lignes ; tu ne connaîtras jamais la douleur ni l’amour qu’elles contiennent : c’est une inscription que je grave à l’intérieur d’un tombeau, — du mien, où je me crois couché.

21 février.

Je sens que je meurs quand je pense que je t’aime.

Lorsque j’ai été heureux par toi, je suis tenté de dire que ma vie était centuplée ; mais ce n’est pas cela : elle était vraiment changée. Il y avait un dieu en moi ; j’éprouvais son sublime plaisir, dont j’ai connu la grandeur à ma déception quand j’ai tenté de le traduire en notre pauvre langue… Il est parti, le dieu, en m’emportant le meilleur de ma vie. Je me sens affaibli. Aujourd’hui, par exemple, c’est à peine si j’ai de quoi souffrir ; mais la vérité, plus triste, est que je ne souffre même pas. C’est le vide. Tu ne sauras jamais…

22 février.

Nos rendez-vous, le matin, au Bois, dans les allées écartées, au delà des tribunes d’Auteuil, en descendant vers Boulogne !… Te voir de loin… Te prendre les mains sans seulement dire bonjour ; sans rien dire, te prendre les mains, te regarder dans les yeux, et puis détourner vite la tête et dire des bêtises, parce qu’on sent qu’on va pleurer… Marcher à côté de toi, te voir marcher, grande, mince, si souple !… Ton pied, ta jambe, ta gorge chérie qui m’accompagnent !… Tes mots qui prennent une forme vaporeuse dans l’air glacé !…

Et cela est déjà le passé. C’est fini. Je remue des cendres.

Au moins te souviendras-tu de cette promenade où tu n’as vu ces trois grands voyous qu’après qu’ils nous eurent fait grâce ? Quelle peur alors !… « Comment !… ils sont venus si près de nous ? Ils nous ont cernés ?… et vous me regardiez pendant cela tendrement !… » Je t’ai dit : « C’était ma seule arme. L’amour, vois-tu, en impose aux derniers des hommes. »

Et moi, je me souviendrai de cet endroit choisi, au centre de Paris, à deux pas du grand mouvement de la ville, et si solitaire, si loin de tout, dans l’ancien jardin réservé des Tuileries, du côté du quai. Il y a là un banc semi-circulaire, un grand vase de marbre enguirlandé, qui a des oreilles en têtes de bouc, un cyprès noir, court et trapu, un rideau de buis à hauteur d’homme, et un bel orme penché, aux fines branches dépouillées, qui semble mis là pour achever la beauté du groupe. On entend le jet d’eau qui tombe incessamment dans sa vasque, le grave sifflet des remorqueurs et le pépiement bruyant des moineaux gorgés de pain. Mais, il y a une certaine minute que j’avais voulu te faire goûter avec moi, c’est celle où, l’hiver, à la nuit tombante, par un ciel épais et humide, qui ne s’éclaire même pas après le coucher du soleil, le grand rideau de buis, n’interceptant plus aucune lumière, semble lui-même émettre une lueur verdâtre de féerie qui colore le banc, le vase, le sol même, et tire tout à coup des nuances variées de velours de la masse obscure du cyprès.