Est-ce un autre que moi ? est-ce moi ? Tout est nouveau, tout est changé.
Depuis quand ? pourquoi cela ? Ah çà, que s’est-il passé ?
Voilà : il y avait un homme qui, aimé ou non, digne ou non, était là, tenant un rôle, intime peut-être, public, en tout cas, de mari. Cet homme est devenu indigne, aux yeux de sa femme, je veux le croire, aux yeux de la société, assurément. C’est tout.
Et ce qui germait en moi est éclos, et pousse, et m’envahit.
Il y a des choses que je ne regardais pas. Je ne regardais pas l’eau de la Seine, les nuages sur le ciel, les canards au Bois de Boulogne. Je regarde tout cela, j’y vois des merveilles, et j’ai l’assurance que je suis seul à les y découvrir. J’ai envie de dire à tout le monde : « Que vous êtes sots ! vous ne voyez donc pas ?… » Et j’ai envie de parler, longuement, d’expliquer tout ce que je vois. C’est que je projette sur toutes choses son image. C’est partout son image que je vois.
21 mai.
Madame Delaunay nous a retenus, quelques-uns, à dîner. Allons ! ce n’est pas un deuil ; la vie n’est pas interrompue ; madame de Pons ne porte aucune trace apparente de l’événement ; nous avons passé d’un appartement dans un autre ; la présence de la mère est plus douce que celle du mari, et les convives vont être triés peu à peu : l’atmosphère se purifie ; le sens de la causerie est plus délié ; et jusqu’à la contrainte, presque subtile, que nous impose la blessure de cette jeune femme, communique à notre petit groupe un certain air qui me plaît. Un homme sensible et fin y goûterait un rare plaisir, à la condition de n’être pas amoureux.
Mais l’amour est turbulent, taquin, satirique ; il est tout nerf et muscle, et il bouscule volontiers les gens assis paisiblement et devisant en cercle. J’ai envie de mordre, de dire des mots qui fassent mal à quelqu’un, et de marcher, comme un gamin, sur un pois fulminant, au milieu de la réunion sereine. Puis cela passe, et je demanderais pardon de mes velléités d’incartade.
Elle m’a dit :
— Vous êtes méchant. Que c’est laid !