— Eh bien, ce voyage d’Avignon ?
C’est moi qui l’avais oublié… Est-ce que son malheur m’aurait troublé plus qu’elle-même ?
Avignon ! c’est juste… Mais voilà que maintenant je ne trouve plus que la « Vierge Couronnée » ressemble à madame de Pons… Est-ce que la « Vierge » a cette cendre épaisse de cheveux blonds ? est-ce qu’elle a dans ses yeux clairs et minces cette honnêteté ? est-ce qu’elle a cette bouche ?… Ah ! ah ! ah ! cette bouche, est-ce qu’elle l’a, la pauvre « Vierge ? »…
6 mai.
Il y a des âmes délicates. Il serait curieux qu’il y en eût eu, et qu’il n’en subsistât pas une ! L’affinement, dont on nous parle, consiste-t-il à vivre, à aimer comme les bêtes ?…
Ce n’est point le scrupule religieux ni l’enchaînement au devoir d’épouse qui créent la plus belle pudeur de la femme, car la servitude volontaire enlève une certaine grâce, mais c’est ce goût qu’un être qui se sent libre a pour soi-même, pour la propreté, si j’ose dire, de son vêtement, pour l’élégance achevée de sa personne. Tous les traités de morale ou d’amoralisme n’y feront rien : la prétendue liberté des mœurs n’y fera rien : la plupart des femmes sont nées monogames. Leur instinct les voue à un seul homme ; leur prédisposition à ne subir qu’un mâle, un maître unique, est plus forte que leur penchant à l’amour. Elles peuvent faillir à cette vocation d’unité, mais interrogez-les : de leur aveu profond, leur idéal était là.
20 mai.
En me promenant dans Paris, j’ouvre les yeux comme un étranger, comme un enfant.
Quelqu’un est en moi. Un nouveau venu ? pas tout à fait. Quelqu’un arrivé de fort loin, qui se tenait coi, provisoirement, gênant un peu, sans doute, mais ignorant de la langue et taciturne. Il sait la langue, à présent, et il parle : il faut tout lui dire. Il est curieux, insatiable. Je fais pour lui le guide dans Paris ; moi-même, il me faut tout réapprendre. Et il a des opinions : il m’étonne, il me contredit, il me bouleverse. C’est qu’il s’impose !