— Que Votre Excellence, dit Arétin, se veuille supposer affligée de quelque incommodité ou maladie, ainsi que le font ici toutes les personnes mâles de notre assemblée. Chacune de ces dames, par contre, possède, entre autres vertus, celle d'une source curative ; et selon la nature de notre mal, nous sommes envoyés vers l'une d'elles qui nous inflige un traitement à sa guise. La peine est de l'observer avec autant de scrupule qu'un serment, et traître est qui s'y dérobe!…

— Qu'à cela ne tienne! dit l'ambassadeur, qui était un Augsbourgeois bedonnant et dépourvu de malice. J'ai, par ma foi! dit-il, une pesanteur dont j'aimerais trouver l'occasion de me défaire moyennant une saison aux eaux de ces dames. Le mal vient, dit-il, en souriant, de la gracieuseté de Sa Majesté l'Empereur qui me chargea pour l'illustre Arétin de quelques présents un peu lourds…

L'assemblée désigna d'un commun accord la douce Périna à qui, pour l'heure, appartenait la fontaine qui délivre des oppressions, suffocations, nausées ou péchés graves.

L'ambassadeur, sans dissimuler sa satisfaction du hasard qui l'approchait de la favorite, se dirigea vers le lit où Périna reposait, et, ayant mis un genou en terre, en baisant la petite main diaphane qu'on lui tendit, il écouta avec le plus grand sérieux du monde le traitement que lui infligeait la nouvelle nymphe des eaux.

— Votre Seigneurie, dit Périna, se rendra dans sa gondole et souffrant encore du poids des cadeaux de Sa Majesté, jusqu'à l'endroit où, le Canal commençant d'obliquer vers la gauche, on aperçoit la pointe de Saint-George Majeur, et à cinq brasses de la rive. Arrivée là, Votre Seigneurie jettera dans le Canal les présents de Sa Majesté, un à un et jusqu'au dernier. Cela fait, Elle aura soin d'appeler d'habiles plongeurs qui devront me rapporter à moi-même et directement tous les objets retrouvés, jusqu'au plus petit, et outre cela tous les objets qui se pourraient trouver au même endroit et à environ cinquante coudées alentour, dans le lit du Canal. Je n'ai point d'autre chose à ordonner à Votre Seigneurie.

Cette fantaisie extravagante eut le plus vif succès ; tout le monde en applaudit la folie féminine et l'ineffable absurdité. A peine quelques personnes, qui se souvenaient du drame exécuté au Grand Canal quelques jours auparavant et dans l'endroit que fixait Périna, eurent-elles le sombre pressentiment que la fin pût tourner au tragique. Mais parmi ceux qui se souvenaient était Arétin qui pâlit d'une manière sensible. Il se mit aussitôt à rire ouvertement et très haut, dans l'espoir de tourner en dérision le caprice de la jeune femme. Cependant, tel était le respect en quoi l'on tenait, au jeu du bain, l'ordonnance des dames, qu'il ne vint à personne l'idée de se soustraire à l'obligation imposée par Périna Riccia.

L'on nomma des juges d'honneur pour assister l'ambassadeur dans sa mission, et le divertissement continua, ainsi que la musique, en attendant le retour de cette étrange expédition.

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Ce fut une procession tout le long du jour, entre l'endroit du Grand Canal que Périna avait fixé, et la maison d'Arétin. Chaque plongeur, accompagné d'un ou de plusieurs juges d'honneur, apportait à mesure les objets retrouvés. On tenait ouverte la fenêtre de l'appartement qui donnait sur le Canal, et l'homme, nu et essoufflé encore de sa course sous-marine, hissait au balcon les épaves ruisselantes du présent impérial.

Il n'y avait pas grand dommage pour les chaînes d'or ou les belles plaques émaillées dont on prit aussitôt le plus grand soin et que l'on remit en leur état brillant. Mais ce fut une grande pitié de voir tirer de l'eau fangeuse et mal odorante une belle robe de brocart d'or brodée de cramoisi à manches fourrées de petit-gris, et une autre à fond d'or et violet, à longues manches tombant jusqu'à terre, fourrée d'hermine chamarrée. Ces admirables vêtements avaient l'aspect de loques que l'on voit pendre aux petites fenêtres du Ghetto, et bonnes à couvrir l'échine de mécréants. Tout ce qui était découvert et ne faisait point partie des dons de Sa Majesté était mis à part et se composait à la vérité des objets les plus variés et les plus disparates. Un fou rire accueillit l'exhibition de vieilles chaussures à demi pourries dans le lit vaseux, et d'un corset fortement garni de petites bandes d'acier qu'une dame incommodée avait dû jeter durant sa promenade en gondole. Arétin fit un mouvement assez vif lorsque parut un poignard portant son nom en toutes lettres sur le travers des quillons : Divus Aretinus, flagellum principum.