Quand Périna toucha du pied le degré sur quoi la chaise gothique était exhaussée, elle cracha à la figure d'Arétin, poussa un cri rauque et bondit. L'assistance sursauta ; quelques-uns se précipitèrent, malgré la volonté que le maître avait exprimée par un signe. Mais Arétin, d'un geste agile, avait saisi la fine main meurtrière, et il tenait dans ses bras robustes, comme une enfant, le corps de Périna secoué de sanglots, frémissant et pâmé tout à coup par la plus terrible commotion et le plus étrange revirement qui puissent atteindre la nature d'une femme. La grandeur du cynisme et la vivacité du heurt la jetaient dans le délire complet de la pensée et des sens. Enivrée soudain d'être si violemment réduite, si complètement vaincue, elle s'abandonnait avec toute la grâce heureuse et la jolie hébétude naturelle qu'a l'être faible à se sentir un maître. Celui-ci essuya des lèvres les larmes que la pauvre enfant répandait ; il lui baisa le visage et l'épaule qu'il avait meurtrie en arrêtant son élan ; il se leva, et il emporta sa conquête, fier, tranquille et lent comme un beau tigre qui secoue sa proie toute pantelante à la gueule.

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Les courtisans applaudirent ; on fit écarter le cadavre du malheureux Polo, et les dociles Arétines célébrèrent par des chants le triomphe de leur commun amant. A l'ambassadeur de Sa Majesté l'Empereur, qui osait se plaindre de n'avoir pu exposer l'objet de sa mission près de l'Arétin par suite des amours nouvelles de celui-ci, le secrétaire Franco, de qui la langue était libre et parfois emphatique, répondit :

— Celui qui, par la vertu de l'audace, don divin, s'élève jusqu'à gouverner les traits du dieu Amour, n'est inférieur à aucun roi.

L'ADORATION DES MAGES

I

Le Roi me toucha du doigt, et me tira de ce doux plaisir du sommeil qu'on ne goûte vraiment qu'au matin[1]. Sa barbe était sans apprêt ; il penchait la tête sur le côté, semblant me prendre en compassion, et son regard n'avait pas l'ordinaire quiétude des personnes familières avec les choses divines.

[1] Ce récit est, à n'en pas douter, de quelque Grec, placé entre l'influence des derniers sceptiques et la naissance de l'empirisme ou positivisme ancien qui fleurit aux premiers siècles de notre ère. On sait qu'en Perse, où vécut notre philosophe, même après que les rois-mages sassanides eurent restauré l'hégémonie nationale, on se flattait du titre de philhellène. Les Attiques, toutefois, un peu réduits sans doute au rôle d'amuseurs, sinon de bouffons, durent prendre en face de la Majesté despotique et religieuse, un goût du paradoxe qui est ici trop évident. Nous ne publierions point ce fragment si le singulier mélange qu'on y voit, d'une exactitude scrupuleuse de certains détails (confirmés par Pline, par Philostrate, etc.) et la vraisemblance des grands traits même (tel le Voyage des Dames Persanes), ne le réduisaient à la valeur d'un de ces divertissements oratoires d'érudits qui effleurent les plus hauts sujets sans les atteindre.

Il m'engagea à avoir honte de dormir à l'heure où l'aurore jalouse éteignant les étoiles s'apprête à clore le livre du Destin.

— Maître, répliquai-je, le Destin pourra me dire que les songes de cette heure enfantine sont achevés pour moi, mais il ne pourra pas me dire que des songes meilleurs me viendront caresser les sens desquels l'harmonie s'épanouit en la fleur de mon âme. Mon rêve est tout garni de nobles et tendres formes bien imprégnées de parfums, et tout y marque que je suis beau. La munificence de Votre Majesté serait inhabile à me combler de mensonges si bienfaisants. Qu'elle me permette seulement de sourire de l'une et de l'autre face du Destin.