Elle se redressa tout à coup, brandissant le poignard qui avait touché le cœur de son amant. Et elle lut une seconde fois l'inscription en relief sur la garde dorée : Divus Aretinus, flagellum principum.

— Le divin Arétin, fléau des princes! s'écria-t-elle en s'adressant à l'assistance nombreuse. Le ton de sa voix était gouailleur et ironique. Elle aperçut tous ces gens muets ; elle vit l'ambassadeur de Sa Majesté Impériale qui était timide et tremblant au milieu de l'étalage de ses présents souillés pour le seul caprice d'une femme aimée de l'Arétin. Elle réfléchit un instant et prononça à nouveau, sur un ton différent où transperçait le sentiment de la réelle puissance de cet homme :

— Le divin Arétin, fléau des princes!

Elle se prit à songer ; puis elle le chercha des yeux ; elle ne l'aperçut pas tout d'abord.

Il était à l'extrémité de la salle, assis dans une haute cathèdre gothique, le menton appuyé sur le poing, les yeux vifs. Un étrange sourire passait et repassait sur sa lèvre épaisse. On s'était écarté devant lui. Il fixait Périna et recevait de l'excès de sa douleur un sombre et violent plaisir.

Elle le vit et le nargua de loin, certaine que sa main avait dirigé le poignard qu'elle tenait à cette heure. Elle l'insulta ignominieusement, bravement. Elle lui jetait à la face tout ce qu'elle savait d'infâme et d'injurieux. Cette flamme et ces propos contrastaient avec son corps frêle et sa figure de vierge. En face de ces gens inertes et soumis à l'hôte tout-puissant, elle empruntait une force secrète à sa solitude et à sa juste colère. Elle monta sur le cadavre de son amant pour adresser de plus haut ses injures à l'assassin. Elle prenait une extraordinaire beauté.

Du haut de sa cathèdre, Arétin continuait de sourire. Ce calme, plus encore que la grandeur du crime, dépassait l'entendement de la jeune femme. Elle se posa la main sur les yeux et sur le front, comme pour se demander si elle jugeait encore sainement les choses, si ce n'était pas elle, précisément, qui errait, au milieu de ce concert de respect vis-à-vis de celui qu'elle poursuivait de sa colère. Elle essayait de se remémorer les différentes phases de l'aventure ; les idées s'embrouillaient dans sa fièvre ; une seule demeurait nette : la certitude qu'Arétin était le meurtrier de Polo. Elle se commandait de ne se point laisser troubler par aucune considération ; et elle implorait cette forte conviction de l'envahir tout entière et d'armer son bras pour l'acte qu'elle voulait accomplir ici, sur-le-champ, au milieu de ce vil peuple de courtisans.

Malhabile à manier la dague, elle en serrait la poignée dans sa petite main débile. Sa main, son bras et tout son corps tremblaient. Cependant elle levait la main et s'élançait.

Elle crut surprendre des sourires, comme si elle eût été ridicule en ce qu'elle allait faire. Sans doute contre elle avait-elle le monde entier ; et rien n'est plus gauche que de s'attaquer à la puissance. Elle se sentait raison contre tous, et cette lutte contre une formidable opposition soupçonnée l'affermissait. Elle ignorait combien de pas elle avait faits ; elle éprouvait seulement qu'elle avançait vers l'endroit où elle exécuterait une action juste. Elle fixait Arétin à la manière d'une bête de proie. Elle croyait pourtant aller vite et se sentait fondre sur lui ; comment donc la justice n'était-elle point encore accomplie? Arétin fixait Périna avec autant de ténacité, et il gardait son perpétuel sourire. Qui des deux était l'animal de proie? Qui allait être par l'autre anéanti?

Tout ceci se passa dans le temps d'un clin d'œil, mais parut long dans les esprits. Périna s'exaltait à mesure qu'elle approchait, à l'idée du colosse qu'elle allait jeter bas, par quelque aide divine dont elle n'osait douter. Elle se rappelait Goliath et David. La figure d'Arétin s'enflait en son esprit dans la proportion que croissait l'orgueil joyeux de l'acte tout proche. Ce misérable était immense et magnifique sur son espèce de trône, au milieu de sa cour et avec son dédain de demi-dieu. Il avait une main sur la barbe, qu'il laissait doucement descendre, en flattant les longs poils soyeux ; le coude posé sur le genou, le regard immobile et croisant ses feux avec ceux du regard de Périna Riccia. Peu d'hommes, ayant goûté les joies âpres et ardentes de la passion, approchèrent de la volupté aiguë que dut savourer cet amant farouche, à voir ainsi s'avancer contre lui la créature adorée, pleine de haine, ivre par avance de son sang et confondant, dans le désordre de sa colère, l'appétit de la mort de son ennemi et la fascination de la puissance que celui-ci exerçait infailliblement sur elle.