Arétin s'approcha de la fenêtre.

— Qu'est-ce donc? dit-il.

On lui dit à l'oreille ce que c'était. Une crise violente se passa dans le temps d'un éclair au dedans de lui-même. Il s'appuya contre un bahut, ferma les yeux, puis le sang prompt reparut ; il se composa le visage, et ce fut d'un ton serein qu'il répondit à Périna, demandant impérieusement de son lit la cause de ce tumulte :

— Ma belle amie, c'est le corps d'un homme qu'ils ont trouvé dans le lit du Canal fertile en surprises : entre-t-il en vos desseins qu'il soit étalé ici parmi nos chaînes et nos parures?

Périna jeta un grand cri et retomba sur ses oreillers. On la crut évanouie, mais elle se releva presque aussitôt, et, quasiment nue, elle fut debout dans la chambre et elle se précipitait vers le balcon pour voir plus tôt la funèbre épave.

— Qu'on l'apporte donc! dit Arétin.

On avait recouvert la tête du cadavre ; le reste du corps était vêtu de la manière la plus élégante. C'était le corps d'un homme jeune et bien fait.

Périna n'eut pas plus tôt aperçu ce qui demeurait de la couleur du pourpoint et une des mains exsangues qui ballotta quand on hissa la chose pesante sur le balcon, qu'elle tomba sur les genoux en invoquant la Vierge Marie et criant à tous que l'on avait assassiné Polo, son amant bien-aimé. Ce fut une scène à la fois discourtoise et touchante, car, à la vérité, cette funèbre parade se trouvait être l'épisode d'un très aimable jeu, et toutes les personnes qui étaient là, pour leur divertissement, tournaient inopinément à la douleur la plus vive, en présence d'un si grand désespoir.

Dans le même temps, l'ambassadeur fut de retour, avec tout son appareil et sa suite, ayant achevé sa mission. Il se montra fort déconfit des résultats inattendus de son zèle et osa s'informer, tant il avait de crédulité dans les subtilités italiennes, si ce qu'il voyait là n'était pas la continuation de quelque jeu qu'il ignorait. On lui dit qu'il se passait au contraire quelque chose d'une excessive gravité, et que nul ne saurait dire si tout cela tournerait à bonne fin.

Périna embrassait le corps inanimé et se roulait éperdument sur ces restes misérables, sans souci de leur malpropreté ni du peu de décence de son vêtement, qui, étant déjà fort réduit, se déchirait et s'ouvrait dans l'ardeur de ses emportements. Elle eut tôt fait de lacérer, par le moyen de ses ongles et de ses dents, le velours du pourpoint et la fine chemise à l'endroit où la dague avait laissé sa petite morsure. Elle ne se troubla point à la vue de la plaie mince, béante et demeurée fraîche au contact de l'eau. Sans doute elle était experte et accoutumée, comme les femmes de son temps, aux blessures de ce genre. L'idée lui vint d'aller prendre le poignard d'Arétin trouvé dans le Canal, non loin de ce corps chéri, et en ayant approché la petite lame courte et acérée, elle jugea finement, promptement, d'un œil expert et sûr.