J'ai été séduit par une statuette de Tanagre au point d'éprouver à sa vue cette sorte de joie tremblante et cette anxiété qui sont les compagnes ordinaires de la passion amoureuse.
C'est une danseuse. Un voile d'étoffe légère embrasse ses formes accomplies ; son attitude semble prise dans l'instant où le torse et la jambe, animés par les mouvements rythmiques qui s'achèvent et, pour ainsi dire, rendus sublimes par la vie abondante que répand l'entraînement musical dans un corps jeune et pur, atteignent, en une seconde de repos, l'insaisissable beauté.
«O petite danseuse! pris-je la liberté de dire un jour à cette gracieuse effigie de terre, je te supplie de m'apprendre le secret du charme que tu répands et qui dépasse celui de tes sœurs, car tu vois que je le subis aussi vivement que s'il me venait d'une jeune fille plus jeune que moi de dix ans et cependant des gens avisés prétendent que de nombreux siècles nous séparent. Pour moi, je t'avouerai que je crois sentir la moiteur de ta chair parfumée qui vient de s'émouvoir et je ne suis pas sûr que l'air qu'a déplacé ta jambe agile n'est pas celui qui m'a tout à l'heure rafraîchi le visage. Dis que je suis fou! mais j'ai cru que ta poitrine se soulevait par suite de la douce fatigue, et que tes lèvres, un moment desserrées, exhalaient ce souffle imprégné de l'odeur des olives et des lauriers-roses, tel que je le respirai dans les pays du soleil et sur les pentes inclinées du côté de la mer.
»Je te supplie de me dire qui tu es, ou bien quel dieu habite la fine pâte de ton argile, parce que je n'ai pas devant toi le calme que donne ordinairement la vue du chef-d'œuvre, et que l'intime familiarité de ta grâce me ravit à mon temps, m'arrache à l'heure que le destin m'attribua, pour m'emporter en arrière, dans le passé ancien, jusqu'à l'heure bienheureuse où ta paupière a battu, — ce qui est contraire à l'ordre des choses et me déchire le cœur.»
Alors, j'entendis une voix agréable, et je crus que la petite danseuse Tanagréenne parlait.
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«Tu connais, me fut-il dit, le bourg béotien dont le nom est demeuré aux figures de terre, la blanche Tanagre ; c'est ma patrie. Mon père avait des champs et de la vigne sur le penchant du Céricius où la ville étageait ses maisons de brique argileuse. Rien ne manqua à mon enfance, et je connus le bonheur. A l'âge où toutes les jeunes filles chez nous étaient belles, je le devins, à ce qu'il paraît, et lorsque je passais dans la rue pour aller aux Temples ou aux Jeux, les hommes et les femmes me regardaient en souriant.
Ce fut vers ce temps-là que, me trouvant à l'endroit où se tiennent les coroplastes ou modeleurs de poupées, pour vendre les petites images qu'ils pétrissent de leurs mains, l'un d'eux nommé Douris me fit signe qu'il m'aimait. Je baissai les yeux et n'osai plus de longtemps revenir au même lieu, parce que son visage avait fait une grande impression sur moi.
Mais je pensai beaucoup à lui sans le voir. Bientôt il prit l'habitude de passer devant la maison de mon père et je l'aperçus. Je sentis, ce jour-là, que je n'avais aimé personne comme lui, et j'eus un grand regret qu'il ne fût qu'un pauvre coroplaste dont les statuettes, si prisées qu'elles fussent au-dessus de celles des autres, étaient vendues pour une obole.
Un jour que je n'étais pas là, par extraordinaire, dans le moment où il vint, je trouvai sur la stèle de marbre consacrée à Hermès, qui était près du portique de la maison, un petit Eros en terre parfaitement modelé et peint. Je ne pus me tenir de le montrer à mon père, homme prudent et habile. Mon père tourna et retourna dans sa main le petit Eros. A la fin, il dit : «Qui a fait cela?»