Je rougis et répondis que je n'en savais rien.

— En tout cas, dit-il, celui qui a fait cela est un fort bon artiste et de qui le renom ira loin.

Je sautai, à ces mots, si joyeusement et en battant des mains, que mon père me regarda avec étonnement. Je tombai à ses genoux que j'embrassai, et je lui dis, toute confuse :

— Mon père, ce petit Eros est de Douris, le modeleur de poupées ; et le cœur qu'il a percé de cette flèche est le mien.

— Que Douris vienne donc ici, dit mon père en me relevant, et je pense qu'il honorera ma maison.

Je songe avec attendrissement aux jours trop brefs qui suivirent mon mariage avec le modeleur de poupées. Nous nous aimions ; il m'admirait et me prenait pour modèle. De cette époque datent ses meilleures figurines de terre ; non parce que je valais mieux que les filles qu'il faisait poser avant de me connaître, mais parce que l'amour échauffait son talent.

C'était une âme ardente et éprise de la beauté ; aussi lui arrivait-il souvent d'avoir de l'inquiétude sur la valeur de ce qu'il avait fait, bien que sa fortune commençât à être brillante et que l'on ne cessât de lui prodiguer des éloges. Je l'emmenais alors, à la tombée du jour, du côté des prairies qui s'étendaient aux bords de l'Asope, au delà de la ville. Nous nous baignions les pieds dans la rivière ; je me penchais au-dessus de son front, et ma voix, mêlée au doux bruit du vent dans le feuillage des tamaris, endormait sa pensée.

Cependant, une fois, il se redressa sous mes caresses. C'était à la fin d'une journée particulièrement agitée, où l'argile s'était montrée plus que jamais rebelle à ses doigts ; même il avait détruit plusieurs ébauches sur lesquelles nous fondions de grandes espérances. Il me repoussa tout à coup et me dit d'une voix à la fois impérieuse et suppliante :

— Danse!… danse!

Je me levai aussitôt, car, l'aimant comme je faisais, j'étais sa servante ; et j'imitai de mon mieux la danse qu'exécutaient les jeunes filles en l'honneur d'Artémis. Mon vêtement était léger et le sol favorable. J'essayai de suppléer de la voix à l'accompagnement de la flûte qui nous manquait. D'ailleurs, entraîné bientôt par mon pas, Douris chanta lui-même. Son organe était ample et varié, et l'on eût juré qu'un berger était là et soutenait mes mouvements par le son de la syrinx.