Il se baissa tout à coup pour saisir une poignée de la terre humide qui se trouvait en abondance au bord de l'eau ; il se mit à la pétrir avec vivacité, et je vis naître promptement sous sa main mon image.

C'est celle que tu vois. Il n'en avait jusqu'alors réussi aucune avec autant de bonheur. A mesure qu'elle venait sous ses doigts mouvants, je voyais s'agiter le visage de Douris et j'atteste les dieux qu'il fut plus beau dans ce moment-là que le jour même où il m'aperçut et sentit dans son cœur qu'il m'aimait. Dirai-je que j'en conçus une peine secrète et que je fus un peu jalouse de cette jolie image de terre qui captivait mon époux?

Douris emporta son ouvrage, et il mouilla, pour le couvrir, une partie de mon vêtement qui était tombé à terre pendant la danse, sans prendre garde que mon épaule était nue. Les paroles que je lui adressai durant le retour à la maison furent vaines ; et même, ayant tenté d'attirer son esprit vers la beauté du soir qui transfigurait Tanagre et les collines, ce spectacle, d'ordinaire si puissant sur son esprit, ne le détourna pas de la pensée du chef-d'œuvre qu'il avait fait.

Les jours coulèrent ; il retouchait l'admirable figure et la poussait à la perfection. Jamais il ne s'aperçut que j'errais, moi vivante, autour de cette poignée de terre humide et glacée qui le retenait. Mon chagrin s'accrut. Je fus tentée de détruire la petite danseuse d'argile pendant le sommeil de Douris.

Je me levai, une nuit ; je pris la lampe et me dirigeai soigneusement vers l'endroit où la statuette reposait sous le linge frais. La colère m'animait et je goûtais une ivresse inconnue. Je pris l'amer plaisir de découvrir l'ennemie qui me ressemblait, avant de l'anéantir. Je gardais le linge dans la main et j'embrassais de ma haine l'image inanimée de mon corps devenue ma rivale par suite d'un sortilège ou d'une folie que je ne pouvais m'expliquer.

«Te voilà donc! dis-je, misérable parcelle de limon qui ne couvriras pas la plante de mon pied quand je t'aurai écrasée! Je t'ai foulée déjà maintes fois à l'état de fange, au bord du ruisseau, quand les yeux des pâtres et ceux de mon bien-aimé, jaloux de la pureté de ma jambe, regrettaient que je la salisse au contact de ta boue… Et maintenant tu t'es élevée sur ce piédestal, tu as emprunté la forme de ma jambe et de mon joli ventre poli! Perfide! jusqu'à ce mouvement des épaules et de la tête que l'on m'a dit qu'aucune autre créature n'eut pareil et qui faisait frissonner des hommes forts, tu me l'as pris! par quelle astuce? Moi-même je l'ignorais ; je n'avais jamais pu le saisir en un miroir et tu me vois toute tremblante à la révélation de ce qu'Amour met en nous de mystérieux attraits. Tout ce que tu es, tu me le dois ; tu me l'as volé pièce à pièce ; sans moi tu ne serais pas ; tu n'es pas autre chose que moi!…»

Je fus épouvantée tout à coup du son de mes paroles dans là pièce obscure et vis-à-vis de l'image qui recevait toute seule la lumière de la lampe. La danseuse semblait sourire et me regarder avec indulgence du haut de son chevalet de bois. Je me tus. Mes derniers mots retentissaient dans le silence de la nuit : «Tu n'es pas autre chose que moi!…»

Mon premier mouvement avait été de bondir vers la statue aussitôt après avoir invectivé contre elle. Mais j'étais maintenue à ma place par une volonté imprévue. Mes yeux ne quittaient pas l'objet de ma colère ; et je m'étonnais de mon attitude et de mon inaction. Je me pris la tête dans les deux mains ainsi que l'on fait lorsqu'on veut voir clair avec ténacité ; je me souviens que mes doigts s'enfoncèrent très avant dans ma chevelure, et lorsque les extrémités s'en rejoignirent derrière ma tête à travers l'emmêlement épais, je sentis un si vif mouvement de dépit à cause de ma faiblesse et de la puissance inconnue qui me paralysait, que je sortis brusquement en renversant la lampe dont l'huile se répandit.

Je me trouvai sur la terrasse où j'avais passé des nuits si belles et si heureuses entre les bras de Douris. Sous le ciel voilé, une incertaine lueur bleue et légère commençait d'entourer le front des temples sur la hauteur ; la ville était plongée encore dans l'ombre, et le silence m'effrayait.

Je me souvins tout à coup d'un certain vieillard nommé Simonide qui était redouté pour sa connaissance des choses secrètes. Je savais où était sa maison, car il passait souvent devant l'étalage des coroplastes, qu'il critiquait ou encourageait par des paroles rares et justes ; et je l'avais regardé s'éloigner jusque chez lui, à cause de ce qu'on disait de merveilleux sur sa science. J'y courus. Je le trouvai courbé sous sa lampe et au-dessus d'ouvrages anciens par l'apparence, et d'une écriture inconnue.