Tout à coup, une troupe de jeunes garçons venant de la Merceria, qui est la rue commerçante de Venise, déboucha sur le pont de Rialto, tenant à la main des libelles et criant à tue-tête :
— Écoutez! écoutez! voilà les nouvelles du jour : la guerre avec le Turc! Écoutez! écoutez!… la rupture avec Sa Majesté l'Empereur!… Écoutez! écoutez!… le mauvais état des galères de la République! l'Arsenal vendu secrètement!… etc., etc.
Bien que le fait ne fût pas sans précédent et que l'on eût vu dès les premières années du siècle de pauvres gens semer des pamphlets dans la ville, du haut du Rialto, cette irruption soudaine et la gravité des nouvelles énoncées, vraisemblables après tout, jetèrent en moins d'une minute un grand trouble parmi les embarcations élégantes qui sillonnaient le Grand Canal. Il y eut, un instant, une forte presse aux alentours du pont. On dépêchait les gondoliers acheter la feuille imprimée ; bientôt les vendeurs la laissèrent tomber en pluie sur les curieux ; ceux-ci leur jetaient en échange des sequins, des pièces d'argent et d'or, au hasard. Plusieurs personnes tombèrent à l'eau ; quelques-unes y périrent. On n'y fit guère attention ; la fièvre tenait tout le monde, et les Vénitiens se dispersèrent en commentant les nouvelles, laissant, en l'espace d'un quart d'heure, le Grand Canal désert.
Cependant, on avait pris part à l'inquiétude générale sur le balcon de Pierre Arétin. Le bon Sansovino et Titien, natures peu compliquées et cœurs excellents, s'étaient montrés vivement émus ; deux femmes avaient été prises de faiblesse, et le secrétaire Franco s'occupait activement à les alléger de leur corsage. Un domestique nombreux avait envahi les appartements ; et l'Arétin, imperturbable, avait montré à ses amis deux nègres de sa maison profitant du tumulte pour se sauver à la nage, chacun la ceinture garnie des meilleures pièces de sa vaisselle d'or.
— Vous les ferez pendre? dit le Titien.
— Mais non! fit Arétin, je tirerai de Sa Majesté l'Empereur un service de table nouveau…
En entendant prononcer le nom de l'Empereur, on s'approcha de l'Arétin.
— Vous parlez de l'Empereur avec facilité, hasarda Sansovino ; mais s'il y a du vrai sur les papiers que l'on vient de distribuer et qui ont troublé toute la ville, Sa Majesté n'est pas sur le point de combler de présents les Vénitiens, fût-ce en la personne de leur plus illustre citoyen!…
— Messer Jacopo, dit Arétin, votre cervelle est, à cette heure, de terre glaise, et vous pénétrez la chose publique avec l'aisance qu'aurait un aveugle à découvrir cette turquoise au fond du Grand Canal. (Et ce disant, il laissait tomber une de ses bagues dans l'eau, ce qui combla d'admiration son entourage.) Or je gage, moi, Pierre Arétin, qu'avant le mois écoulé, sans prendre la peine d'écrire un sonnet, et sur le seul bruit du désir que je viens d'exprimer de recouvrer ma vaisselle d'or, je tiendrai de l'auguste libéralité de Charles cinquième un service plus beau que celui que l'on me vient de dérober, et une pierre plus grosse que celle dont les plongeurs que vous voyez d'ici vont se tirer une fortune.
— Ho! ho! s'écria-t-on autour de lui, car, bien que l'on connût son imprudence coutumière, il semblait, cette fois-ci, dépasser la mesure. On l'écoutait avec anxiété ; il venait de prendre ce sourire singulier qui le faisait, disait-on, ressembler à un loup.