— Car sachez, poursuivit-il, que Sa Majesté apprenant les bruits fâcheux qui courent à Venise au sujet des relations de l'empire avec la République — et qui sont de nature à troubler l'économie des États chrétiens! — Sa Majesté, dis-je, s'adressera, pour les étouffer, au seul homme de qui le souffle en ait le pouvoir…

— Parce qu'il est le seul… hasarda Sansovino, soupçonneux à bon droit, et déjà tout blanc d'indignation.

— Achevez donc! fit Arétin, gouailleur.

— … qui les ait répandus! prononça à demi-voix le pauvre sculpteur, en se détournant déjà pour prendre la porte.

— Vous l'avez dit! s'écria l'Arétin. Et il ébranla tout le palais de son large rire.

Il riait seul dans tout Venise. Durant plusieurs secondes, le retentissement de son plaisir emplit le Canal assombri, et fit vibrer les vitres des maisons où les citoyens se rongeaient d'inquiétude pour la farce sinistre de ce colossal bouffon.

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Tandis que ce rire gagnait toute la maison de l'Arétin, et que Sansovino lui-même passait à son compère cette dernière folie — car on devient indulgent quand on est délivré d'un souci, — quelqu'un fit observer, dans la pénombre qui tombait sur le Canal abandonné, une gondole riche, dont les tapis frôlaient la surface de l'eau et qui s'avançait avec la lenteur ordinaire aux promenades amoureuses. Les personnes qui s'y trouvaient étaient assurément fort étrangères aux préoccupations actuelles de la ville ; et il fallait, d'autre part, que leur attention fût fortement tenue par ailleurs pour ne s'inquiéter pas davantage de l'aspect insolite du Canal, ni de l'isolement complet de leur embarcation au milieu du pesant silence que brisaient seuls les éclats du balcon d'Arétin.

On s'attendait à ce que la belle humeur du maître le poussât à invectiver contre les promeneurs au passage. Justement, Arétin se penchait, et son œil s'efforçait de distinguer leurs silhouettes ou leurs traits, dans la clarté mourante.

La gondole approchait, paisible et muette comme une écorce de bois qui suit le fil de l'eau.