L'armée de Vespasien fit un fort tapage lorsqu'elle débarqua en Judée. Elle était composée d'un bon nombre de fantassins et de cavaliers produisant un grand cliquetis d'armes sur les routes ; et les trompettes portaient la peur très avant dans le pays.
Les Juifs, qui voyaient de loin tout cet appareil descendre du haut des collines, se demandaient ce qu'ils pourraient bien répondre dans le cas où tous ces gens d'armes viendraient leur réclamer le prophète Jésus. Et Moïse se souvint de Joseph, l'ami du prophète. Il eut un grand remords d'avoir agi contre lui pour épouser sa sœur Enigée et s'emparer de son bien. Aussi tremblaient-ils les uns comme les autres, de tous leurs membres.
Vespasien, aussitôt entré dans la ville, y forma une cour de justice avec ses meilleurs barons. Il y siégea en personne et fit premièrement comparaître Pilate qui était bailli, du temps que l'on fit souffrir des avanies à Notre-Seigneur. On lui demanda ce qu'il avait fait de Jésus. Il répondit qu'il l'avait abandonné à la justice de la foule. Vespasien lui fit observer d'abord qu'il employait des termes dont le sens obscur passait son entendement, la justice étant, à son avis, chose si subtile et ténue que le fil en échappe souvent aux plus grands clercs du royaume et que c'est une présomption que de s'imaginer qu'on la rend, n'était-il pas plaisant de penser que l'exercice en pût être confié au populaire, lequel est inégal et agit par le mobile de la passion? Pilate ajouta qu'il s'était lavé les mains de ce qui pourrait arriver par la suite. Vespasien lui dit qu'il n'eût point pu agir plus sottement.
— Vous ne m'entendez pas, dit encore Pilate qui était fin et retors pour avoir vieilli dans les prétoires ; je veux dire que si je n'ai pas agi convenablement, en me désintéressant de ce prophète, vis-à-vis de vous autres qui le pleurez, j'ai agi cependant selon les desseins de Dieu, puisque vous savez que ce prophète devait périr… Or, il s'est produit plusieurs cas, dans le cours de ma carrière, où me trouvant en face d'un embarras analogue, soit entre la cité et le particulier, soit entre la cité et l'État romain, je demandai le bassin et l'aiguière, par quoi se trouvait admirablement marquée, à mon sens, la limite de l'humain pouvoir.
Néanmoins, Vespasien ordonna qu'on lui liât les mains et le fît souffrir. Il agit de même envers un grand nombre de Juifs auxquels on demandait vainement ce qu'ils avaient fait de Jésus ainsi que d'un certain Joseph d'Arimathie qui avait pris soin de son corps.
Alors, comme quelques-uns louchaient du côté de Moïse qui s'était fait pardonner son crime par sa richesse, mais que l'on avait bien envie de dénoncer dans ce moment périlleux, celui-ci eut peur pour sa vie, et, ayant réfléchi, il vint se jeter aux pieds de Vespasien, et lui dit :
— Sire, m'accorderez-vous la vie sauve, si je vous indique le lieu où l'on a mis Joseph?
— Soit! fit le prince. Va donc devant et montre-nous le chemin.
Arrivé à l'endroit où se trouvait la tour ruinée et à demi ensevelie sous les ronces et les fleurs printanières, Vespasien se mit à rire, malgré tout le chagrin qu'il avait de la perte sans doute irrévocable de Joseph, et il demanda à Moïse s'il se moquait de lui, pour s'être flatté de lui montrer la retraite de Joseph, et s'arrêter à cet amas de pierres humides et moussues où aucune créature ne saurait trouver abri.
Moïse courba l'échine et dit :