Alors on entendit une voix qui sortait du vaisseau, et qui dit :
«Ne vous inquiétez pas de Moïse qui fut, à la vérité, fourbe, menteur, assassin et sacrilège, mais qui, cependant, contribua à la gloire de Dieu, puisque par lui Joseph fut amené à connaître le vrai bien, dans cette prison, et puisque par lui fut fondée cette fortune moyennant quoi vous établirez la part matérielle de mon œuvre, qui s'adresse plus clairement aux hommes. Car je vous en avertis, beaucoup vous paraissent méprisables, qui tiennent un rôle dont le sens vous échappe ; vous ne voyez que l'architecte qui construit une maison, et j'ai souci également du maçon et de l'ouvrier plus médiocre encore qui mélange la terre avec l'eau. C'est pourquoi je vous conseille de vous occuper le moins possible de la justice : vous n'y entendez rien ; elle est aux mains de mon Père, et je frapperai en son nom. J'ai enlevé ainsi Moïse qui était mauvais au milieu de vous, mais qui peut valoir en des emplois où vous ne vaudriez rien. Vous le retrouverez dans la vie.
»Vous autres, aimez-vous les uns les autres, et aimez-moi dans le fond de votre cœur, afin que le monde, qui est semblable à la prison de Joseph, vous soit transformé en un lieu agréable, comme cela est arrivé pour lui.»
LES TABLETTES DE CYTHÈRE
Vers le milieu de la neuvième journée, nous vîmes monter, sur la mer, de petites barques aux voiles gonflées, et Myrrha agita aussitôt les mains, et leva ses bras nus qui s'éclairent, au jour, d'un peu de duvet d'or.
— Myrrha! dis-je en enserrant son corps chéri, il convient en effet de recevoir avec des marques de gaieté la nouvelle qu'il y a encore des hommes, et qui vont à leur négoce et à leurs entreprises de gloire, depuis que nous nous aimons sur cette île solitaire. Ces petites voiles pleines de vent sont puériles, n'est-ce pas? comme des joues de nouveau-nés. Si tu veux, nous allons danser et rire, et nous tresserons, à l'heure du crépuscule, des guirlandes agréables à Aphrodite, avec la tige des églantiers mêlée de myrtes et de violettes?
Myrrha ne refusa pas de balancer sa jambe pure en cadence et s'échauffa même à secouer le tambourin au-dessus de sa chevelure. Elle chanta, et je me baissai pour aspirer, sur sa bouche, le souffle sonore et l'allégresse de ma chère amante.
Cependant les petites barques furent bientôt assez près de nous pour que le bruit des voix nous en parvînt, et nous pûmes même discerner en leur cacophonie les dialectes divers et la grossièreté des propos. Il y avait des gens de toutes les contrées de la Grèce, et jusques à des Barbares ; et c'était un ramassis d'hommes de peu de valeur et allant à l'aventure.
— Myrrha! dis-je, c'est assez d'ironie, et tu as fait suffisamment d'honneur à ces étrangers qui ne le méritent pas. Retirons-nous de l'autre côté des rochers et gagnons nos endroits fleuris. Si tout ce monde tient à aborder ici, nous lui offrirons du lait, du miel et des grenades. Allons-nous-en!
Mais, tout au contraire, Myrrha se mit à courir sur la grève de sable fin, et elle mouilla ses pieds dans la mer ; et elle commença de ramener ses cheveux en touffe au sommet de la tête, à la manière thébaine, et elle les retint par une agrafe d'or à la tête de Silène, qu'elle tira avec d'autres bijoux d'une petite boite de cornaline. Elle passa à son cou son joli collier de bronze contourné en spirale, et à son doigt des anneaux ornés de grenats syriaques et de prase qui est une pierre nouvelle.