— Tu ne sais donc pas ce que tu fais?
— Je ne le sais pas! répondit-elle.
Il se passa quelque chose de bien étrange. J'étais agenouillé sur le rivage, près de quelques objets qu'elle avait laissés. Il y avait son miroir que je baisai à l'endroit où fut son image. Je ramassai aussi un fruit qu'elle avait mordu et dont la chair humide gardait la marque de ses dents ; je me mis à baiser la morsure de ce fruit, et à ce moment je n'eus plus honte de pleurer même en face des étrangers et des Barbares. Je distinguai, dans ma confusion, que Myrrha avait sur le visage les traces d'un chagrin égal. Je crus qu'elle me tendait les bras, et je vis son pied cambré dans un effort pour revenir ; mais son regard ayant rencontré tous ces yeux qui l'admiraient de façons diverses, elle ne put se retenir d'éprouver le bonheur d'être belle autant de fois qu'il y avait d'hommes alentour.
— Mais! fis-je, à eux tous, ils ne t'accordent pas tant de beauté que je fais, tout seul!
Elle rit. Elle se laissait alors transporter de barque en barque pour que d'autres hommes éprouvassent d'elle un étonnement nouveau, et qu'elle fût ravie d'être nouvellement belle, toujours.
La brise souffla, et je vis s'en aller les barques avec ma petite Myrrha bien-aimée. Tout cela fut presque aussitôt lointain et puéril, avec cette apparence de joues gonflées de nouveau-nés. Cependant, quand le geste doré des bras de Myrrha s'éteignit, je tombai, comme un hoplite blessé, sur le rivage.
Alors, j'ai brisé le petit miroir qui ne sut rendre qu'une beauté, ce qui est trop peu pour Myrrha qui les a toutes, assurément. Et je vais clore à jamais mes yeux, parce qu'ils furent inhabiles à feindre les mille artifices qu'il fallait, et n'exprimèrent que l'unique aveu du grand amour de mon cœur. Mais auparavant, j'ai écrit ceci, et je l'enferme dans le vase funéraire que nous avions apporté là pour contenir nos cendres quand le jour eût été venu.
Puisse l'amant qui le découvrira, orner et aviver son amour de la mélancolie que j'enclos en cette terre légère.
LE BON JUGEMENT DU TRIBUNAL DES MŒURS, A VENISE
Francesco di San Polo, fils d'un gentilhomme vénitien, fut embarqué de bonne heure sur les galères de la République et grandit parmi les Turcs et les gens enturbanés de l'Orient, dont les mœurs sont mauvaises. Étant revenu à l'âge d'homme dans sa patrie, il y afficha un vif dédain autant envers les demoiselles patriciennes qu'envers les courtisanes. Pour ce qui était des premières, le scandale n'était pas grand, vu que ces péronnelles étaient gauches et engoncées pour la plupart, et que Francesco, à vingt ans, pouvait avoir de l'éloignement pour le mariage. Quant aux dames galantes, grasses, nombreuses et renommées, habilement teintes, fardées à grands frais et aussi expertes à la conversation qu'à tous les arts de la volupté, n'y avait-il pas lieu de s'étonner qu'elles ne retinssent ce jeune homme par les fines mailles de leurs attraits?