Il entra dans la salle, se coucha sur un lit d'ivoire et d'ébène, et étendit la main vers Tabubu.
— Me voici, dit-elle en se découvrant. Alors, il s'aperçut qu'elle avait la figure désobligeante des proxénètes d'un certain âge et que sa bouche était un cloaque immonde.
Mais il ne se montra point mécontent ; il se leva tranquillement et descendit en passant par les endroits où il était passé pour venir.
Le bruit de son aventure était répandu ; on se moqua de lui dans les jardins où les jeunes filles étaient accouplées avec des hommes de différentes nations, et on lui fit honte d'avoir perdu ses enfants et son bien pour une hideuse créature.
Il s'en alla, en pensant que ces gens-là sortiraient de cette maison d'amour, sans savoir ce que c'était que l'amour, alors que lui, il en avait goûté les plus vives délices par les transes effroyables du désir.
VOYAGE DE CANDIDE AVEC PANGLOSS AU VRAI ELDORADO
Il n'y avait pas quinze jours que Candide avait résolu de cultiver son jardin, qu'il était fatigué de manger des cédrats confits et des pistaches, peut-être aussi de voir le vilain visage de Cunégonde. Il exprima à Pangloss le doute où il était d'avoir touché réellement Eldorado. Eh quoi! dit Pangloss, n'y prîtes-vous point cinquante moutons chargés d'or, de pierreries et de diamants? Vous ne m'entendez pas, reprit Candide, je me demande si je n'eusse point trouvé ailleurs, par exemple, un sequin qui eût valu dix fois la charge de mes cinquante moutons et qui eût tenu dans mon gousset, par quoi j'eusse évité les nombreuses pertes que je fis dans les marais, dans les déserts et par le moyen d'un négociant hollandais. En ce cas, opina Pangloss, il faut aller au vrai Eldorado. Et ils y allèrent.
Ils avaient tout juste posé le pied dans le pays, que des gens se mirent à pleurer à leur aspect, parce qu'ils avaient mauvaise mine, ayant beaucoup voyagé. Voilà qui marque un bon naturel! s'exclama Pangloss, en s'avançant, la main tendue, vers les habitants d'Eldorado. Voyez, dit-il, en retournant vers Candide sa main toute mouillée de larmes, ces gens ont le cœur sur ma main. Mais, dit Candide, nous avons, nous autres, l'estomac sur les talons, et on ne vous a rien donné… Néanmoins, le pays me plaît, dit Pangloss, car je ne vis personne témoigner tant de compassion quand je fus desservi par la fortune, ce qui m'arriva quelquefois.
Comme ils commençaient de philosopher, on leur mit dans la main des gazettes. Ils s'étonnèrent du bon marché de la pensée à Eldorado. Eh! fit Candide, c'est là sans doute la nourriture de ce pays merveilleux, et nous n'avons pas remercié la personne charitable… Ils couraient s'acquitter de cette politesse ; mais, ayant dérangé un loqueteux qui extirpait un superbe chronomètre du gousset d'un gentilhomme, ils reçurent un coup de pied violent. J'aurais plaisir, dit Candide, à aller voir pendre ce misérable. Qu'est-ce à dire? fit le gentilhomme, et comment traitez-vous ce pauvre homme qui paisiblement s'en va, ayant achevé son travail? Eh quoi! Monsieur, dit Candide, votre chronomètre!… Taisez-vous donc! se hâta de lui souffler Pangloss qui avait l'esprit philosophique et avait déjà lu une partie de la gazette, apprenez donc, mon cher Candide, les mœurs de ce pays avant de vous courroucer de la sorte. Candide ouvrait de grands yeux en parcourant la gazette, tandis que la foule pleurait d'attendrissement en s'écartant devant le loqueteux paré du chronomètre, à cause de la grande misère qu'il avait dû souffrir. Quelques lieutenants de la maréchaussée s'essuyaient l'œil du revers de la main.
Candide avait absorbé plus des trois quarts de la gazette et ne se sentait pas la faim moins opiniâtre. Pangloss, au contraire, ne pensait plus du tout à cela ; tenant d'une main la gazette qu'il brandissait comme un drapeau, il attira Candide sur son cœur et l'embrassa à plusieurs reprises et convulsivement. Candide s'essuyait le visage et n'était pas encore revenu de ses façons, qu'il vit que Pangloss embrassait aussi tout le monde, et en était mouillé et le mouillait, les larmes ne tarissant pas à Eldorado. On s'absorbait en commentant la mésaventure d'un petit toutou qui avait été écrasé par un personnage qui avait le front de faire passer son carrosse au milieu de la chaussée où justement se trouvait le chien ; ou bien un âne avait été battu, en province ; ou un assassin condamné par quelque cour arriérée. Il fallait que de tels forfaits prissent fin. Et on venait précisément d'adjoindre des femmes à tous ceux qui détenaient une partie quelconque de la force publique. Il y en aurait désormais près de chaque magistrat, près de chaque capitaine dans le commandement de la compagnie, près de tout préposé au bon ordre de la voirie et jusque dans le conseil du roi, de manière que l'on évitât les violences, prêtât aux infamies une oreille indulgente et réprimât les tentatives de virilité. Oh! oh! pensait Candide, me voici bien éloigné des Bulgares chez qui je passai trente-six fois par les baguettes et qui tout de même étaient de fiers gaillards. Quelle grande nation doit être celle-ci, puisque tout y va beaucoup mieux, y allant tout juste à rebours? Cependant, j'ai soupé ailleurs avec six monarques et je n'ai pas une noisette à me mettre ici sous la dent.