L'agitation qui s'en suivit prolongea ma convalescence. Je fus plus de trois semaines encore dans la petite chambre de mon auberge du Lido avant qu'on n'osât me transporter à Venise où les soins eussent été plus aisés et les médecins plus proches.
Je demeurais dans un état de prostration tel que mon entourage fut persuadé qu'au cas où j'échapperais aux suites de mon accident, mon cerveau garderait de tout cela une tare ineffaçable. Je vis ma pauvre bonne cousine avec qui je me réconciliai de tout cœur. Elle quittait Venise le matin et passait la journée entière près de moi ou dans mes environs. Par elle, je fus presque quotidiennement au courant de la santé de Marie. Avec une habileté et des finesses qu'une femme, seule, pouvait exercer, elle allait tous les jours à l'hôtel et ne laissait rien échapper de ce qui pouvait avoir de l'intérêt pour moi. Alors, tous les deux à la fenêtre, quelquefois avec mon ami qui ne me quittait guère non plus, nous regardions la lagune avec Venise dans Le lointain, que l'on distinguait très nettement à certaines heures du jour. Nos regards se portaient vers ce quai des Esclavons où ma Marie, ignorant ma présence et mon mauvais état, croyait sans doute être seule à expier là-bas la faute d'avoir aimé. Ils me parlaient d'elle, sachant qu'aucun autre sujet ne me pouvait retenir. Dénués d'ironie autant l'un que l'autre et complètement gagnés par le côté tragique de notre aventure amoureuse, ils m'écoutaient avec complaisance, et j'éprouvais la grande consolation de confesser mes plaisirs et mes souffrances. Je n'avais jamais eu de confident; je ne comptais guère survivre de beaucoup à tous ces événements et ma nature affaiblie ne retenait plus ses épanchements.
Cette fenêtre donnait sur l'embarcadère du Lido. Des centaines de gondoles, à toute heure du jour et la nuit même, y venaient déposer des promeneurs et des amants. C'était là même qu'un soir de septembre de l'année précédente j'avais vu tomber le soleil magnifique et sanglant qui cuivrait la chair des bateliers et répandait sur la lagune une si furieuse orgie de couleurs que tous les témoins, sur le rivage, en avaient été immobilisés un quart d'heure durant. C'était là que ce même soir j'avais vu s'embarquer Marie le cou emprisonné de foulards; et un peu plus loin nos regards s'étaient croisés dans le moment où la lagune verdissait... Des frissons me passaient à chaque évocation de ces souvenirs; ma cousine et mon ami me faisaient taire; mais ils ne pouvaient pas interrompre ma pensée.
Chaque soir le soleil, en face de nous, nous redonnait ce spectacle extraordinaire; d'autres personnes pareillement émotionnées peuplaient le rivage du Lido, et des gondoles pareilles s'en allaient une à une sur l'eau resplendissante, vers la ville de marbre qui, deux fois par jour, au couchant comme à l'aurore, prend le ton véritable et la transparence d'une chair de femme.
Mon idée fixe était de faire savoir à Marie que j'étais là, à quelques mille mètres d'elle. Pour moi, la savoir si près adoucissait mon malheur. Peut-être éprouverait-elle aussi un soulagement à apprendre ma présence.
Mes deux chers compagnons n'osaient me contredire; mais je sentais qu'à chaque allusion que je faisais à ce désir, ils le jugeaient insensé. Pourtant je crus surprendre que Mme de la Julière avait eu la pensée qu'un rapprochement entre la famille Vitellier et moi serait possible à la suite de la particulière violence des événements. Elle ne me l'avait pas dit, mais elle en avait eu l'espérance. Pourquoi cela n'avait-il pas tenu dans son cerveau de femme ordonnée et prudente? Je m'imaginai qu'elle avait fait la réflexion que l'un ou l'autre de nous, sinon tous les deux, Marie et moi, n'en avait pas pour trois semaines à vivre; dès lors c'était pitié que de nous vouloir unir. Ceci me tourmenta vivement parce que j'en tirai la conséquence que Marie était peut-être plus mal qu'on ne me l'avouait. En effet, il était bien évident que l'on devait m'atténuer la vérité. Vivait-elle seulement? ne me trompait-on pas tout à fait? n'y avait-il plus rien, plus personne là-bas dans cette maison du quai des Esclavons que je couvais de mon regard tout le long du jour? Mon cœur sautait à cette pensée; je pâlissais, je me sentais m'en aller...
—Mon Dieu, qu'avez-vous? me dit à un de ces moments Mme de la Julière.
—Ma cousine, jurez-moi qu'elle est vivante!...
Et je me bouchais les yeux en même temps, de peur de m'apercevoir qu'elle était troublée, embarrassée par le serment que je réclamais d'elle.
—Je vous le jure, dit-elle.