Elle m'essuya le front, m'embrassa, et doucement, tendrement, à la façon d'une nourrice qui dit des contes de fées, elle continuait de me parler d'elle...
Mon imagination prenait alors une autre tournure. Marie guérira, me disais-je; elle va redevenir belle et fraîche comme au matin de printemps où elle vint me trouver parmi les premières fleurs, ou bien comme je l'ai vue, il n'y a que trois semaines, à Florence, sur la terrasse des jardins Boboli... Alors voici revenir la même rengaine: à ce moment je ne me jugeai pas digne d'être pour elle un mari; je n'étais qu'un rêveur voluptueux; j'ai savouré la fleur de sa passion; le jour où je l'ai tenue dans mes bras, où j'allais toucher sa chair, j'ai reculé comme un lâche, de peur de n'éprouver qu'un plaisir d'ordre inférieur à ceux qui me vinrent de son amour contenu.
Quoi! est-ce parce qu'un peu de plomb nous a traversés l'un et l'autre, que nous aurions acquis subitement la vertu nécessaire à la vie conjugale? La situation reste identique: j'ai trop aimé mon plaisir pour jouer un rôle social, je ne ferai jamais un mari. D'ailleurs, et quoi que l'on m'en dise, je crois ma santé fortement ébranlée.
Or, voici la suite logique de cet ordre d'idées: il se peut que dans la faiblesse de la convalescence Marie influencée par les sermons habiles que l'on ne manquera pas de lui faire, sous l'inspiration de M. Arrigand, il se peut que Marie écoute ce que l'on nomme—et non tout à fait à tort—«le langage de la raison». Le langage de la raison vous démontre l'inanité de la vie passionnée. La vie passionnée, en effet, est complètement incompatible avec l'ordonnance de la société; se livrer à la passion, c'est se retrancher de la société. Accepter les lois de celle-ci c'est renoncer à toutes les joies ardentes de la vie. Mais se retrancher de la société, c'est mourir. Eh! que pense-t-on de la mort quand on revient de la voir d'un peu près?...
Je ne pouvais m'empêcher de reconnaître que cet Arrigand était un homme admirable. J'avais toutes les raisons de le haïr, mais sa puissance merveilleuse de concentration et de calcul forçait mon respect. Il ne manquait nullement de tact avec cela, et je savais par des conversations de Marie qu'il avait aussi de la délicatesse. Sa volonté de fer dominait tout; le jeu complet de ses facultés assouplies obéissait avec une étonnante discipline à l'ordre de cette intelligence. Véritablement, me disais-je, voici un homme armé pour la conduite de la vie; voici un époux moderne. Si la sensibilité est chez lui moins à fleur de peau; si le cœur est moins débordant que l'on n'aime à l'imaginer chez celui que l'on destine à faire le bonheur d'une femme, c'est qu'un solide équilibre empêche chez lui le développement excessif d'une qualité aux dépens d'une autre; mais il n'en résulte pas moins qu'une femme qui envisage froidement et en parfaite connaissance de cause la vie actuelle avec ses exigences, mettra sa main sans hésiter dans la forte paume de cet homme!
Et je me forçais à prononcer tout haut cette conclusion: moi disparu, si Marie est guérie, au moral comme au physique, elle épousera sans répugnance M. Arrigand.
Une logique impitoyable amenait tous mes raisonnements à ce résultat.
Je formais le projet de quitter Venise sans bruit. Marie ignorait certainement que j'y fusse actuellement; elle n'entendrait plus parler de moi; mieux, elle pourrait même croire que je l'avais assez pauvrement abandonnée, le soir de Ferrare, entre les mains de ses parents et de M. Arrigand; elle m'oubliera en me méprisant un peu. Pour moi j'irai au diable!
Une noire mélancolie m'envahit. Je ne faisais aucun progrès dans la convalescence. J'aimais Marie plus éperdument que jamais. Un affreux désespoir me rongeait, me minait chaque jour.
Les jours où la fièvre me laissait, on me levait et m'approchait de la fenêtre. Les bateliers étendus dans le fond des gondoles avaient pris l'habitude de voir la triste figure de ce malade à la fenêtre; quelques uns me regardaient en souriant; mais ils hochaient la tête d'un mouvement instinctif dont je saisissais la signification; d'autres se détournaient dès qu'ils m'apercevaient, par suite de ce dédain et de cette répugnance des hommes très vigoureux et très sains pour l'être condamné que, d'un jugement bref, ils taxent d'inutilité.