Je surveillais avec angoisse les débarquements, dans le secret espoir de voir un jour Marie guérie venir revoir le Lido. Peut-être justement lui ordonnerait-on les bains de mer qui sont ici les plus doux qu'il y ait.

Un jour, j'aperçus un gondolier qui m'avait souvent promené, et même en compagnie de Marie et de sa mère, l'an passé. C'était lui qui m'avait conduit à l'église Saint-Sébastien, par hasard, le jour où ces dames la visitaient, le jour où nous avions échangé nos premières paroles. Il me reconnut, se souleva dans sa gondole comme s'il voulait me parler de loin. Je ne sais pourquoi je lui trouvai une mine lugubre. Je fus pris d'une terreur morbide, comme si cet homme allait m'annoncer quelque chose de terrible; je croyais déjà entendre sur ses lèvres le mot sonore et délicieux dont il se servait pour désigner Marie: la signorina! Quoi! qu'allait-il me dire de la signorina! Je m'enfuis au fond de ma chambre avec la crainte puérile d'entendre la voix du gondolier. Pourvu qu'il ne vienne point à l'auberge, ne demande pas à me parler, pensais-je, en me jetant sur mon lit. Quand on ouvrit la porte de ma chambre je poussai une sorte de cri rauque dont fut effrayée ma pauvre cousine qui entrait. Elle me prit la main, me regarda un instant, et je vis deux larmes poindre au coin de ses paupières. Je n'osai rien lui demander.

—Nous pensions vous emmener à Venise aujourd'hui, me dit-elle, après quelque hésitation; le médecin nous y avait autorisés, et une gondole vous attendait... Seulement vous n'êtes pas raisonnable, mon ami, vous voilà dans un état!...

—Une gondole m'attendait, ma cousine, dites-vous?

—Mais oui, mon ami; il paraît que le transport ne vous fera pas de mal et nous avons là-bas une meilleure chambre.

—Est-ce que ce n'est pas le gondolier à poils roux avec un œil qui louche un peu, qui devait m'emmener à Venise?

—Ma foi, je n'en sais rien, je n'ai guère remarqué le gondolier; mais j'ai choisi sa gondole dont les coussins sont épais et où vous serez à l'aise.

J'entraînai ma cousine à la fenêtre.

—Tenez! tenez! lui dis-je, n'est-ce pas celui-là, le grand roux qui me regarde?

—Oui, oui, en effet; mais qu'est-ce que cela fait? que signifie?...