—Rien du tout, ma cousine; je le connais, voilà tout; j'ai cru tout à l'heure qu'il avait à me parler, il m'attendait donc tout simplement?

—Mais sans doute...

Et ce disant, elle fit signe au gondolier:

—Non! non! pas pour aujourd'hui... revenez demain!


Le lendemain, vers quatre heures, en me penchant à la fenêtre, j'aperçus le gondolier déjà prêt. Il me salua, puis s'allongea sur les coussins, en attendant le signal du départ.

C'était une journée magnifique; la lagune, encore inanimée à cause de la grande chaleur, semblait laisser dormir ses eaux bienheureuses. Tout à l'heure, de tous côtés, les barques et les gondoles allaient surgir et peupler tout cet espace; quelques-unes déjà pointaient, grosses comme des hirondelles rasant la surface de la mer, hors de la brume qui enveloppait Venise.

C'était samedi. Ma mémoire minutieuse me rappelait que c'était le même jour que j'avais suivi au retour du Lido la gondole de Marie; nous avions tant de fois entre nous fait allusion à cette circonstance, comme à toutes celles de nos premières rencontres, que les moindres détails m'en étaient présents. Un hasard voulait donc que ce fût le même batelier qui me conduisît aujourd'hui, par un soir pareil à celui où j'avais si vivement éprouvé que j'entrais dans une vie nouvelle! Ces petites coïncidences sont sans doute d'une grande mièvrerie; mais elles prennent tant d'importance parfois, et j'en ai remarqué si souvent l'étrange opportunité que je ne puis les négliger. Je n'osai pas en faire la remarque à ma cousine qui se fût encore moquée de moi.

Les préparatifs nous prirent longtemps. Il était plus de six heures quand nous descendîmes. J'allais un peu mieux, mais j'avais des battements de cœur très violents. On dut me soutenir quand j'arrivai au bas de l'escalier. Je ne sais comment ma coquetterie ordinaire m'abandonna lorsque nous traversâmes la foule en ce triste équipage pour gagner la gondole. En tout autre temps, j'eusse préféré rentrer sous terre; je n'avais alors qu'une idée fixe: l'analogie de cet embarquement avec l'embarquement de l'an passé, et une sensation unique, à savoir, que j'allais raccourcir la distance matérielle qui me séparait de Marie; ceci était pour moi l'objet d'une sorte d'appréhension en même temps que d'un désir farouche, presque irrésistible, que j'avais senti déjà précédemment, mais non avec la même violence impérieuse. On eût dit que j'étais rivé à elle par quelque lien élastique démesurément tendu et qui reprenait aujourd'hui bon gré mal gré sa consistance normale, et nous attirait, nous attirait infailliblement.

Nous n'attendîmes pas la chute du soleil qu'un grand nombre de personnes, debout sur le rivage, voulaient voir. Tout ce monde se rangea pour laisser passer le malade; je remarquai que l'endroit que nous traversions était tout imprégné d'un parfum trop fort et dont on semblait s'enivrer en silence; et en approchant de la gondole, nous fûmes atteints par une nuée de petites marchandes de tubéreuses qui jetaient leurs fleurs sur les coussins et sur nous, pèle mêle et avec un entrain plein de grâce.