Ah! fis-je en moi-même, en jetant de la monnaie à ces enfants, c'est trop d'ironie de la part de la volupté qui habite ces rives enchantées; on dirait que je l'ai violée et qu'elle se venge. Et je m'efforçai de sourire du côté de tout ce monde heureux, de ces parfums et des préparatifs de cette superbe fête de la lumière et de la mer que j'avais sans doute trop aimées!
Quelques personnes, et des gondoliers que je ne reconnaissais pas me lancèrent des «a Dio, Signore, a Dio»!
—Adieu!
C'était, à cette heure, une procession ininterrompue de gondoles allant de Venise au Lido et du Lido à Venise en suivant le chenal sinueux que marquent de gros pallis de bois. Quelques-unes étaient embellies de voiles couleur d'écorce d'orange, et beaucoup de gondoliers avaient le joli costume de toile blanche à la longue ceinture et au grand col bleu.
Les tons que le couchant répandait sur la lagune; tant de beauté dans le ciel et autour de nous; la vue de Venise toute rose sous les derniers rayons; l'approche sensible à chaque coup de rame, de cette maison du quai des Esclavons qui contenait la moitié de ma vie, me mettaient l'esprit et les sens dans une confusion intolérable.
Tout à coup, je me dressai sur mes coussins. Je dus prendre la pâleur de la mort. J'avais reconnu Marie.
Elle était, comme moi, étendue sur les coussins de la gondole. Son père et sa mère étaient assis en face d'elle, avec M. Arrigand, de sorte que je ne les voyais guère que de dos. La pauvre Marie n'était plus que le souvenir d'elle-même; sa figure était décharnée, les orbites de ses grands yeux paraissaient immenses, la poussière d'or de ses cheveux semblait abattue sur les bandeaux tristes et ternes qui lui couvraient le front et qu'on lui avait sans doute descendus sur les joues pour en combler le creux. Elle portait encore la robe blanche qu'elle avait lors de notre rencontre au couvent de Saint-Marc, avec une rose à la ceinture; son chapeau seulement était remplacé par une résille de dentelle. Je crus comprendre à cette toilette un acte de sa volonté et de son amour. Il était probable que c'était la première sortie qu'elle faisait, et elle avait pensé à cette robe blanche et à cette rose que j'avais aimées.
Nos gondoles glissèrent en silence. Plusieurs autres, un peu pressées par l'approche d'un vaisseau de guerre qui rentrait au port, s'interposèrent. Personne ne nous avait aperçus de la gondole qui portait Marie. Notre batelier donna deux ou trois vigoureux coups de rame, et l'énorme bâtiment de fer dressa entre nous sa muraille.
Je retombai anéanti. Mes amis qui avaient compris ce qui se passait, n'osaient m'adresser la parole. C'était à peu près l'endroit où, l'année précédente, j'avais rencontré le regard de Marie. Là avait commencé pour nous une vie nouvelle. Et, cette fois-ci, revenant tous les deux d'entre les bras de la mort où cette vie nous avait menés, nous passions côte à côte, nous cherchant peut-être, sans nous voir, sans que quelque chose de surnaturel nous avertît que la distance qu'il y avait entre nous, nous eût permis de nous embrasser! Et ce gros vaisseau, avec sa terrible armure nous coupait, tranchait peut-être à jamais notre lien! Rapprochements, imaginations de malade!
Comme nous passions devant Saint-Georges-Majeur, les cloches se mirent à tinter dans toutes les églises, car, encore demain, comme l'an passé, c'était fête! Et quand nous abordâmes, en face de la douane de mer, la même voix de femme qui nous avait causé, à Marie et à moi, notre premier tressaillement, commençait de s'élever sur le Grand-Canal, et peut-être déposait encore dans d'autres cœurs, de nouveaux germes d'amour!...