Un jeune homme me salua, une après-midi, sur le boulevard, et vint à moi la main tendue. Comme je ne me rappelais nullement sa physionomie, il prit la peine de me dire qu'il avait eu l'honneur de me connaître autrefois chez Mme Vitellier.
—Ah! parfaitement! fis-je en me mordant les lèvres.
Je le reconnus pour un des blancs-becs qui entouraient Marie en lui faisant chanter des inepties. Mon accueil n'étant pas chaleureux, le jeune homme allait se retirer et il me dit avec politesse:
—J'espère, d'ailleurs, avoir le plaisir de vous voir jeudi prochain à l'église ou au lunch?...
—Certainement! dis-je, en tournant les talons, les yeux hébétés tout à coup et les jambes faibles.
«A l'église ou au lunch!...» Avais-je compris? n'étais-je pas fou? De quelle église, de quel lunch, voulait me parler ce petit crevé?... Mais non! il n'y avait pas à se tromper; il n'avait pas prononcé d'autre nom que celui de Mme Vitellier, et il avait parlé de l'église et du lunch. Et je n'avais pas eu la force de l'interroger? même pas de lui dire: «Mais quoi! Mme Vitellier est de retour?» de peur qu'il ne me dît: «Mais quoi! vous seul l'ignorez?» Et le reste! et le reste! me voit-on l'interroger sur le reste! sur l'occasion de cette «église» et de ce «lunch»! A cette heure, ce petit imbécile était peut-être en face de Marie, et il lui annonçait que j'assisterais «certainement» à son mariage!...
Je ne cherchai pas de plus amples confirmations à l'effroyable nouvelle qui me frappait. N'avais-je pas prévu ce qui arrivait? Les choses suivaient l'impitoyable logique que commandait la volonté d'Arrigand. Ce merveilleux caractère était arrivé à ses fins. Il avait soumis sa fiancée à une série de traitements successifs et continus comme une cure hydrothérapique, et la pauvre petite âme tour à tour suffoquée et soulagée, molestée terriblement et étourdie par le contentement passif de l'inertie nouvelle, s'abandonnait à la ligue puissante des volontés qui l'encerclaient: mon ennemi triomphait.
Je lus les détails de la cérémonie du mariage dans tous les journaux mondains. Je lus les éloges d'Arrigand et de sa jeune femme. On me les fit de vive voix partout où j'allai durant le mois qui suivit. Les deux immenses fortunes unies commandaient un universel respect, une admiration unanime. La grâce de la nouvelle épousée, qui s'imposait à tous ceux qui la connaissaient, communiquait une chaleur à ces propos. On rapportait les exploits industriels et financiers du jeune homme; on vantait l'intrépidité de la jeune fille qui, étant fiancée, avait voulu consacrer deux années à faire le tour du monde pour être plus digne d'un homme dont les connaissances étaient universelles.
Tous avaient raison, les nouveaux époux et les admirateurs. Je m'efforçais d'assister à l'accomplissement de ces choses, sans les vivre. Je m'extériorisais et me contemplais dans la place infime qui me revenait, avec mes misérables prétentions, dans ce dénouement si ordinaire, où j'apercevais moins, désormais, le triomphe d'un rival que le triomphe de la société. Le père qui m'avait refusé sa fille parce que j'étais un motif à l'écroulement de sa fortune, avait raison de vouloir établir son enfant qu'il ne doit pas séparer de sa fortune. Et l'homme qui s'était joué de moi en exploitant ma valeur sentimentale comme il eût fait d'un produit chimique ou d'un prêt de capitaux, était une des colonnes de cet édifice social ou je figurais tout au plus comme une de ces têtes grimaçantes sculptées dans les cathédrales et qui distraient un moment les enfants et les femmes.
Je demeurai ainsi, sans rancune contre personne, mais accablé. Je pus dès lors me rendre compte que ma résignation qui avait précédé la nouvelle de ce mariage n'était qu'une feinte envers moi-même et dont j'étais la dupe. Car j'aimais encore et plus vivement qu'au premier jour. Et contre toute justice, contre toute raison, puisque j'approuvais en conscience les faits accomplis.—J'étais jaloux désormais et je souffrais dans mon cœur et dans ma chair aussi, cette fois.