Ainsi qu'il se produit assez régulièrement dans des états analogues, je cherchai les occasions de souffrir davantage. La vue de Marie et de son mari, côte à côte, par exemple, me paraissait devoir être la satisfaction la plus vive que mes nerfs rompus fussent désormais susceptibles d'éprouver.
J'appris que les nouveaux époux passaient les premiers temps de leur mariage au château de M. Arrigand père, en Seine-et-Oise, là même où Marie, deux ans auparavant, avait vécu ces trois semaines de printemps où sa crise amoureuse s'était révélée à sa mère. Le fait d'avoir accepté d'aller là me prouvait qu'elle était guérie de tout souvenir à mon endroit; car dans l'hypothèse contraire il eût fallu penser qu'elle était précisément aussi malade que moi et qu'elle cherchait un remède de même nature que le mien en choisissant, pour y passer les premiers temps de son mariage, le lieu où elle m'avait le plus aimé; ce qui était improbable. Je tournai et retournai dans ma tête cent projets d'aller là-bas, d'explorer les chemins et les champs à la recherche des endroits qu'elle m'avait décrits. J'aurais voulu découvrir le petit tertre élevé, près d'une ferme, où elle avait pensé à moi à côté du chien Buffalo et d'où l'on voyait au loin le ruban passé de la ligne des peupliers allant se perdre à l'horizon; et l'endroit de la route ou elle s'était trouvée mal, près de la brouette du cantonnier... Vers le soir, je me serais approché des clôtures du parc et je me serais tapi, à l'abri d'un mur, où dans l'épaisseur d'un buisson. On était à l'automne, et en prêtant finement l'oreille j'aurais pu discerner peut-être au remuement des feuilles sèches sous les ormes et les platanes le pas de Marie se promenant avant l'heure du dîner.
Mon cœur se soulevait dans ma poitrine à la seule image de cette ombre légère venant sous une allée avec le blond d'or de ses cheveux que les rayons du couchant illumineraient par instants dans les trouées du feuillage...
C'étaient là des projets insensés; mais ma vie se consumait à les faire. L'hiver suivant je fis tout ce qui était en mon pouvoir pour rencontrer Marie. Elle alla très peu dans le monde et je ne la vis point. Certes, mon désir n'était nullement de lui parler, ni même de me montrer à elle, encore moins de lui montrer la persistance de mon amour. Mais la voir! mon Dieu! la voir!
Vers la fin d'avril, une femme d'esprit, un peu coquette, chez qui je fréquentais et qui ne cessait de me taquiner pour ma tristesse et mon indifférence vis-à-vis des femmes les plus gracieuses que j'avais rencontrées chez elle, m'adressa un mot, me pressant de ne pas manquer la dernière réunion de la saison qu'elle donnait, m'avertissant qu'elle m'y présenterait à une jeune femme par qui je ne saurais manquer d'être ému, sous peine de cesser d'être intéressant.
Je me rendis sans émotion ni curiosité chez Mme X... Au moment où je descendais de voiture, j'aperçus celui de mes amis qui m'avait assisté avec un si grand dévouement à Venise. Je lui fis un signe amical; il se retourna et blêmit tout à coup en m'apercevant. Il revint brusquement vers moi.
—Eh bien! qu'y a-t-il? fis-je un peu ahuri de cette mine soudaine.
—Remonte en voiture, me dit-il, va-t'en!
—Ah! elle est bonne! fis-je en riant, perds-tu la tête? pourquoi n'irais-je pas à cette soirée?