On annonça M. et Mme Arrigand...

Le mari m'apparut énorme, triomphant, radieux. Avec sa taille d'athlète, sa longue barbe blonde et frisée, son teint animé, ses petits yeux d'acier, la barre volontaire de son front et sa mâchoire forte, il était à la fois laid et magnifique, il avait du commun et de la puissance; on pouvait le trouver banal, mais il vous écrasait; il était visible que c'était un homme qui touchait le faîte du bonheur et contemplait incessamment le cercle parfait de sa volonté accomplie.

Sa femme était en ce moment-ci tout son orgueil. Il la montrait, couverte de sa fortune colossale, comme une idole sous un manteau d'or et de pierreries devant quoi la foule s'incline.

Marie n'avait pas repris l'ampleur des formes que je lui avais connue dans les moments les plus heureux. Elle demeurait frêle; sa figure doucement reposée, sans garder les contours tragiques de nos heures passionnées, conservait une sorte de délicatesse dans la chair et de piété dans l'expression qui me faisait résurgir le passé religieux de notre amour avec une vigueur d'illusion déchirante... Je me dissimulais parmi les groupes; je ne voulais pas qu'elle me vît, au moins pas encore; j'étais trop troublé.

On la fêta. Elle était fort entourée. Sa fortune jointe à sa simplicité, la discrétion avec laquelle elle s'était montrée jusque-là dans le monde, enfin le charme particulier et infaillible de sa personne attiraient les femmes et les hommes empressés autour d'elle. De loin, jetant par un attrait insurmontable des regards furtifs en ses environs, j'apercevais, sous la lumière, ses épais bandeaux blonds devenus à la mode, et qu'elle semblait outrer un peu, sans doute afin de cacher sa petite cicatrice à la tempe droite. Tout à l'heure, me disais-je, je verrai, oui, il faudra bien que je la découvre, cette petite marque qu'elle a voilée sous ses cheveux, que d'autres mains ont tâché d'effacer en vain, et qui demeure gravée là comme mon nom sur son visage! Ah! tout de même! cet homme heureux que chacun flatte en ce moment et qui s'en va là-bas du côté du salon de jeu, avec une figure si sereine, cet homme ne peut pas caresser ce front sans se heurter le doigt au petit creux que la balle a laissé!...

On commença de danser dans le salon voisin. A la faveur du léger mouvement qui se fit, la maîtresse de la maison m'aperçut et me courant sus, me prit familièrement par la main:

—Je le tiens! je le tiens! s'écria-t-elle. Madame, permettez-moi de vous présenter le plus sombre de mes amis, c'est un jeune homme qui semble avoir perdu sa patrie, et de jolies bouches l'ont nommé: le dernier Abencérage!...

Je me trouvai en face de Marie. Mme X..., entraînée brusquement par trois jeunes filles, nous abandonna.

Marie me tendit la main avec son ancienne franchise:

—Mon ami! dit-elle.